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16/12/2025

Jean-Pierre Melville dans le Cercle Rouge:

 


Jean-Pierre Melville dans le Cercle Rouge

Un témoignage de Jean Parvulesco sur Jean-Pierre Melville

 

 

Alors que pour n’importe quel avortement mondain la grande presse prend feu et flambe comme de la paille sèche, les meneurs cachés de la désinformation générale ont décidé que la mort de Jean-Pierre Melville devait être passée sous un éclairage ultra-diminué : à quelques rares, trop rares exceptions près, cette consigne, il faut le reconnaître a été plutôt bien suivie. La tristesse glaciale et ambiguë, par ailleurs si parfaitement urbaine, prévue, ainsi, pour signaler la disparition de Jean-Pierre Melville n’a donc pas manqué de sombrer, sur commande, dans une rhétorique de circonstance, factice, conventionnelle et vide, dont l’inauthenticité patente frisait l’obscénité peut-être plus encore que la provocation. Tout cela s’est vu, épargnons-nous, par décence envers nous-mêmes, les citations appropriées.

L’homme seul, et si serein dans son désespoir absolu, qui, en moins de cinq ans, a su donner au cinéma français, Le Samouraï, L’Armée des Ombres, Le Cercle Rouge, c’est-à-dire ses seules armes actuelles de violence et d’action totale, l’homme qui avait su comprendre, et avec quelle discrétion hautaine, que la dernière chance d’un cinéma allant contre la mise en abjection générale était la tragédie et que la tragédie, aujourd’hui, au-delà de la politique, ne saurait plus être que morale, l’homme du dernier et suprême combat de la fatalité héroïque, qui est combat contre soi-même, ne méritait-il pas qu’on lui laissât l’honneur de s’en aller sans que l’on fasse donner, pour lui, la faquinade parisienne et ses minables chacaleries du prêt à porter sentimental, lui infligeant ainsi, sournoisement, et comme pour une dernière fois, ce qu’il avait le plus exécré, le plus haï dans sa vie ?

Jean-Pierre Melville n’était pas, Jean-Pierre Melville n’a jamais été des leurs. Ces jeunes larves fatiguées de ne pas être qui dictent, aujourd’hui, dans le cinéma français, leur loi de subversion et de déchéance avantageuse, Jean-Pierre Melville les vomissait de tout son être, et jusqu’au vomito nero, spécialité comme on le sait, des Papes qui s’en vont en état de désespoir, et marquent leur agonie d’un signe d’épouvante et de malédiction. Il faut dire, aussi, que les autres le lui rendaient bien. Ce n’est peut-être pas qu’ils avaient déjà tellement envie qu’il s’en aille tout de suite, mais ils n’avaient pas non plus tellement l’envie qu’il s’attardât encore. Depuis quelque temps Jean-Pierre Melville commençait vraiment à être de trop.

Mais d’où leur vint-elle donc cette haine inavouable autant qu’inextinguible, la méfiance active qu’ils n’ont pas fini d’entretenir à l’égard de l’auteur de L’Armée des Ombres, cette ségrégation à plaie ouverte qui lui a été si efficacement prodiguée le long de ces dernières années ? C’est que Jean-Pierre Melville était lucidement, et comme fatalement, un homme de droite, ainsi que le soulignait Jean Curtelin, - et si tant est que cette séparation douteuse entre la gauche et la droite puisse encore avoir, aujourd’hui, un sens autre que celui que s’acharnent à lui imposer le fanatisme halluciné, l’obscurantisme retardataire de ceux pour qui la gauche reste l’alibi d’une irrémédiable impuissance d’être en termes de destin.

D’autre part, plus qu’un homme seul, Jean-Pierre Melville était un homme séparé, un activiste forcené du vide qui sépare du monde et des autres, un fanatique glacé et serein du vide qui traduit tout en terme d’infranchissable. Le secret de sa vie tenait, tout entier, dans ce que Nietzsche appelait le pathos de la distance.

La séparation, pourtant, ni l’éloignement du monde, n’étaient, chez Jean-Pierre Melville, une forme de désertion, bien au contraire. Le monde, pour lui, il ne s’agissait pas de le fuir, mais de le changer. Car tel est l’enseignement intérieur de l’engagement pris par Jean-Pierre Melville envers sa propre vie, sa relation souterraine avec ce que Rimbaud avait appelé « la vraie vie » : ne pas changer soi-même devant le monde, mais changer le monde afin qu’il se rende conforme et s’identifie au rêve occulte, à l’image lumineuse et héroïque que l’on porte au fond de soi. Comment transfigurer, comment changer le monde si, comme le dit, toujours, Rimbaud «  le vrai monde es ailleurs ». Aux voies dites traditionnelles, Jean-Pierre Melville avait su préférer l’action directe, la vie de l’action directe, l’action occulte d’un petit nombre de prédestinés à l’accomplissement des grandes entreprises subversives du siècle, et qui, piégés à l’intérieur du Cercle Rouge, changent, pour s’en sortir, les états du monde, le cours de l’histoire et de la vie. Et c’est ainsi que Jean-Pierre Melville avait trouvé dans l’action politique, dans ses options subversives d’extrême-droite : une confrérie, une caste de combattants de l’ombre qui s’imposent à eux-mêmes une rigueur, un dépouillement terrible, indifférents aux résultats immédiatement visibles de leur action, attentifs seulement aux exigences de leur sacrifice et à la gloire cachée de leur longue rêverie activiste sur le mystère du pouvoir absolu.

En ce qui me concerne, c’est en termes de caste spirituelle, ainsi que l’eussent fait, à coup sûr, les Treize de Balzac constitués en société secrète de puissance, que je me risque à parler de Jean-Pierre Melville comme d’autres n’ont pas su, n’ont pas voulu ou, tout simplement, n’ont pas eu le courage de le faire, la terreur conjuguée du gauchisme qui se montre trop et du grand argent qui ne se cache plus assez les tenant tous à la gorge impitoyablement. Mais moi je n’ai plus rien à perdre. Alors, pourquoi ne parlerais-je.

 

Un cinéma chiffré en profondeur

 

Ce même combat de l’ombre, Jean-Pierre Melville le retrouve, avec son cinéma le plus grand, dans l’exploration des réprouvés suicidaires de la société et de leur milieu secret, exploration qu’il poursuit, lui-même à la fois lucide et fasciné, jusque dans les derniers retranchements, de leur décision de rupture, de leur séparation originaire.

Seulement il se fait que du Deuxième Souffle jusqu’au Cercle Rouge, ces réprouvés de la société ne sont qu’autant de projections chiffrées de ses propres phantasmes intérieurs, phantasmes qui n’ont rien à voir, en réalité, avec le monde irrespirable, intenablement atroce et vide, où évoluent les vrais truands. Bien mieux sans doute que certains autres, réputés, pourtant, et cultivés avec soin pour leurs relations supposées dans le grand mitan, le mitan dans le vent, Jean-Pierre Melville savait parfaitement à quoi il lui fallait d’en tenir quant à la soi-disant morale du milieu, qui n’en a rigoureusement aucune, et dont les seules vertus actives sont celles d’une immonde inclination aux boucheries inutiles et lâches, marque d’infamie des tarés qui en veulent congénitalement à l’ordre établi et qui se défoncent, chaque fois qu’ils peuvent se le permettre sans trop de risques, par l’étalage d’une violence que d’aucuns s’obstinent à vouloir à la noirceur exaltante, héroïque, alors qu’en réalité celle-ci n’a aucune signification autre que celle de sa bestialité intime, aucun souffle de désespoir profond ni de grandeur, fût-elle négative. Au bout du compte, et au-delà de tout romantisme imbécile, de toute fascination équivoque envers les bas-fonds, la seule attitude majeure envers le milieu reste celle d’une Roger Degueldre, qui, sous prétexte de je ne sais plus quelle « conférence au sommet » entre le grand milieu d’Afrique du Nord et l’OAS, avait réussi à rassembler les caïds de la pègre dans une ferme isolée des environs d’Alger pour un nettoyage par le vide dont on ressent encore les conséquences : trois générations de malfrats passés au fusil-mitrailleur, cela laisse quand même un trou.

Quelle est alors l’impulsion occulte, quelle est la déchirure fondamentale du cinéma de Jean-Pierre Melville, si admirablement cachés, au demeurant, l’une et l’autre, derrière les mythologies de dissimulation qui lui auront permis de dresser dialectiquement face au monde transparent et creux de la réalité extérieure, la réalité à la fois fulgurante et interdite de son propre monde intérieur ?

Comme Joseph Buchan, comme Fritz Lang, Jean-Pierre Melville appartient à la grande race des obsédés du pouvoir absolu. Le secret de sa vie, qui est aussi le secret de son cinéma, concerne une longue et déchirante rêverie sur le mystère en soi et sur l’appropriation subversive du pouvoir total, pouvoir total conçu à la fois comme un vertige, comme une super-centrale activiste et comme un concept absolu. Appropriation subversive d’un pouvoir politique total dont les chemins passent par l’expérience ultime de l’empire de soi-même, auquel, pour y parvenir, il faut franchir, comme dans Le Samouraï, les épreuves terribles d’une action de plus en plus voisine de l’impossible, de plus en plus ouverte sur le vide de soi-même et, finalement, sur la mort.

Mais le pouvoir total ne saurait être qu’un pouvoir caché, et, de par cela même, un pouvoir essentiellement symbolique : le cinéma de Jean-Pierre Melville est un cinéma chiffré en profondeur, tout comme l’aura été sa propre vie. Car chose certaine et claire, l’expérience des confrontations permanentes, de la permanente remise en question, - remise en question des pouvoirs de la liberté cachée et de la liberté ultime de tout pouvoir secret, expérience dans laquelle on reconnaît le problème des rapports de force auxquels se résument tous les films noirs de Jean-Pierre Melville, est aussi, de l’expérience intérieure de tout pouvoir politique en prise directe sur la marche de l’histoire. Derrière le cinéma exaltant le mystère de solitude et de vide ardent du crime, Jean-Pierre Melville s’est employé à cacher en semi-transparence le véritable discours, l’unique tourment profond de sa vie. Discours et tourment qui n’ont jamais été que d’ordre politique : dans cette perspective de clair-obscur et de vertige au ralenti, le Samouraï devient soudain autre chose, Le Cercle Rouge aussi. Tout change, tout se laisse et se donne à comprendre autrement. Mais surtout, pas par n’importe qui. Il faut y avoir accès, il faut en être, il faut en avoir été. Ce qu’il n’avait pas pu mener à bien ouvertement jusqu’au bout, Jean-Pierre Melville l’a fait, occultement, dans son cinéma. Il en va, ainsi, de toute poursuite de la grandeur tragique en France, où le terrain est depuis longtemps pourri. Si quelque chose doit se faire jusqu’au bout, il faut d’avance se résigner à passer toujours par l’épreuve de l’acceptation des ténèbres et de la dissimulation.

Quoi de plus français, en ce sens, qu’une figure apparemment logique et très claire, où le soleil limpide de la raison luit en liberté et s’exalte de tous ses feux, mais dont l’éblouissement même en double la clarté par une nuit impitoyable et profonde comme la mort ? Dans l’œuvre de Jean-Pierre Melville, la raison apparaît et semble s’imposer avec les mécanismes intérieurs du pouvoir de la pègre, où tout est logé dans les rapports objectifs des forces en présence, alors que la nuit et ses abîmes agissent, par en-dessous, à travers la confrontation nocturne des organisations secrètes de puissance et du pouvoir absolu qui se les approprie et les détruit, l’une après l’autre, en les assumant.

Ce que des témoins non prévenus se trouveront forcés de prendre pour des règlements de compte entre truands de haut vol, représenteraient ainsi, dans le cinéma de Jean-Pierre Melville, la tragédie intérieure du pouvoir politique total, le tourbillon qui porte, toujours plus avant vers son propre centre, vers le lieu de résolution finale de leurs destinées communes, les divers secrets d’action révolutionnaire que l’on sait et que l’on ne sait pas.

Dans cette perspective, et en forçant quelque peu la note, disons que le cinéma d’action de Jean-Pierre Melville pourrait fort bien n’être, après tout, et comme au bout du compte, qu’une longue réflexion sur le CSAR, sur le « Comité Secret d’Action Révolutionnaire » d’Eugène Deloncle, ou sur toute entreprise de grande subversion du même genre. Et cette supposition, on l’aura déjà compris, n’est pas tellement gratuite. Au contraire même, peut-être.

Enfin, toutes ces choses dites, il ne reste plus que le problème de la solitude irrémédiable du héros tragique, ce que Jean-Pierre Melville appelait « la solitude du tigre ».

 

La solitude du Tigre

 

Plus que jamais, devant le monde des autres, reconnu intolérable, l’unique recours est celui de faire face, de se refuser violement à toute forme de démission, à tout compromis et à tout oubli. La morale intime de Jean-Pierre Melville est la morale secrète du samouraï, du guerrier mystique pour qui, indifférent quant à l’issue finale de son épreuve, seul compte le combat de la lumière invisible de ses armes. Cette morale ne s’enseigne pas, son secret ni son souffle de vie ne sont transmissibles : on n’y accède que par la prédestination, ou par l’œuvre intime, en soi, du « seigneur inconnu du sceptre et de l’épée ».

Cette morale c’est déjà le Bushîdo de la grande solitude occidentale de la fin, la solitude du tigre lâché dans la jungle de béton, dans le monde trois fois maudit du renversement final de toutes les valeurs.

Que l’on aille donc revoir les films de Jean-Pierre Melville, et l’on comprendra peut-être quelle espérance il nous reste de retrouver, en nous, un jour.

Jean Parvulesco

Ce texte a été publié précédemment dans le  Cahier Jean Parvulesco  publié aux Nouvelles Littératures Européennes, sous la direction d’André Murcie et Luc-Olivier d’Algange.

 

 

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Un phénoménologue à l'état sauvage, Malcolm de Chazal:

 

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Malcolm de Chazal, un phénoménologue à l'état sauvage

 

 

« Tous les gestes de la nature se résument en un mouvement de danse »

 

Malcolm de Chazal

 

Il existe différentes sortes de livres. Ceux que l'on étudie dans la boiserie des bibliothèques, ceux que l'on emporte avec soi dans le verdoiement des forêts, ceux, enfin, qui nous emportent où bon leur semble au point de nous faire oublier où nous sommes et qui nous sommes.

L'œuvre de Malcolm de Chazal appartient d'emblée à toutes ces catégories. Aussi prompte à alimenter les cogitations structurales d'un Raymond Abellio qu'à porter à l'incandescence des songeries chamaniques, aussi audacieuse dans ses spéculations métaphysiques qu'enracinée dans le sensible, dont elle réveille en nous les pouvoirs d'étonnement et de merveilleux, cette œuvre, phénoménologique, cosmogonique, poétique et mystique échappe à toutes les règles et tous les genres. Sans doute n'y eut-il point, depuis Novalis, une tentative aussi magistrale de réinventer la « grande herméneutique », celle de la nature et des choses, avec l'intuition de l'aruspice conjuguée à la virtuosité du poète.

Comment être au monde ? La Vie filtrée de Malcolm de Chazal répond à cette question non par des hypothèses, des raisonnements mais par des « répons » qui changent la nature même de l'entendement humain. Nous autres, Modernes, passons notre temps à croire que nous raisonnons alors que nous ne faisons que ratiociner (et médiocrement) dans le vide. Nous voyons le monde comme un spectacle dont nous nous croyons retranchés. Nous oublions que notre esprit, notre âme et notre corps ne sont rien d'autre que des organes de perception et que toute pensée qui nous vient ne vient pas de nous mais du monde. Mais nous vient-il encore des pensées ? Et qu'est-ce qu'une pensée ? En quoi pèse-t-elle sur notre âme ou l'allège-t-elle ? Malcolm de Chazal, qui ne croit ni à l'intelligence humaine ni à la raison s'efforce de capter l'influx de l'intelligence du monde, telle qu'elle se manifeste dans les nervures les plus subtiles de la vie intérieure et de la vie extérieure (qui n'en font qu'une). L'intelligence, pour Malcolm de Chazal n'est pas une faculté, mais une possibilité, « l'homme, en essence, n'étant pas intelligent, ni ne se faisant intelligent, mais étant fait intelligent par l'Influx, par la pénétration de l'Invisible... ». On se souviendra de la phrase de Schelling: « Le "Je pense donc je suis", est depuis Descartes, l'erreur fondamentale de toute connaissance. Le penser n'est pas mon penser, et l'être n'est pas mon être car tout n'appartient qu'à Dieu ou à l'univers. »

De même que Claudel parlait à propos de Rimbaud d'un mysticisme à l'état sauvage, on pourrait dire de Malcolm de Chazal qu'il fut un phénoménologue à l'état sauvage. Là où les phénoménologues universitaires se heurtent à d'infinies difficultés, l'auteur de La Vie filtrée devance ce piège que la raison lui tend en s'identifiant immédiatement au phénomène lui-même, en faisant de la métaphore poétique une façon d'être, et non plus seulement une façon d'écrire. Ce retournement de la vision, qu'Abellio, en gnostique, nommera la « conversion du regard », fut, pour Malcolm de Chazal une expérience fondatrice, au même titre que la réminiscence proustienne ou l'irradiante « étoile au front » de Raymond Roussel. Toute grande œuvre littéraire, poétique ou philosophique procède d'une expérience extatique de cette sorte, qu'on la dise mystique ou « expérience-limite », qu'elle se traduise par une mathématisation du Réel ou par une fusion immanente dans les fougères dans un archéon anté-humain comme chez Powys, qu'elle soit une intuition fulgurante de la nature inconnue de l'espace-temps, comme dans Ada ou l'Ardeur, le merveilleux roman de Nabokov, il s'agit toujours d'un instant fondateur, où le regard change et se trouve changé par ce qu'il voit. « Je suis, écrit Malcolm de Chazal, un être revenu aux origines. A mon sens, il est stupide de croire que l'on peut connaître l'homme si l'on ne connaît pas la fleur. Que l'on peut connaître Dieu si l'on ne connaît pas le sens occulte de la pierre. La connaissance est indivisible et cette connaissance a été perdue. »

La recouvrance de cette connaissance perdue n'est pas seulement un vœu pieux, comme elle le fut parfois dans le Romantisme et le Surréalisme, elle devient, par le « sens magique » de Malcolm de Chazal, une véritable métaphysique expérimentale. Touchant à ce qu'il y a en nous de plus archaïque, mais avec l'intelligence la mieux exercée, Malcolm de Chazal retourne vers le monde ce sens des nuances, des radicelles, propre à l'introspection. Ainsi la métaphore n'est plus le signe, la réverbération d'une réalité intérieure, inconsciente, mais un mouvement que l'on pourrait dire d'extrospection.

Cette herméneutique radicale et immense qui ressaisit le monde comme une conscience ensoleillante est à la fois œuvre de poète et de philosophe, œuvre de visionnaire et de naturaliste. Les philosophes sont nombreux à avoir cherché cette « clef magique » qui permettrait de penser et d'éprouver en même temps l'un et le multiple et d'en finir avec le dualisme, auquel le monisme métaphysique lui-même n'échappe pas, puisqu'il s'oppose encore au multiple et veut s'en distinguer. L'une des clefs de cette herméneutique totale se trouve sans doute dans la théorie des « passe-teintes ». Ainsi la multiplicité des mondes, des teintes, au sens alchimique, des états de conscience et de l'être est à la fois une réalité et une vue de l'esprit qu'unissent les « passe-teintes » comme autant de moments d'une gradation dynamique, en perpétuelle révolution, et dont les bouleversements imperceptibles dans l'apparente immobilité accordent ce qu'il y a de plus grand dans le cosmos à ce qu'il y a en nous de plus secret et de plus précieux. Loin d'être séparés, le microcosme et le macrocosme, le sensible et l'intelligible ne cessent, dans les pages admirables de Sens plastique et de La Vie filtrée, de s'illuminer et de s'obscurcir réciproquement, non sans déployer, entre cette clarté et cette nuit, les abîmes et les apogées des couleurs. « Quelque immense l'artiste, écrit Malcolm de Chazal, et à quelque grandeur que puisse atteindre l'Art dans les temps futurs, jamais ne seront inventées ces teintes qui font pont entre les berges des couleurs, quand les couleurs se frôlent en torrents dans l'air et laissent entre elles des fossés d'infinie profondeur. C'est le secret des couleurs d'enjambement dans la Nature de ne laisser aucun détroit de vide entre champs colorés, quelle que soit la furie avec laquelle une couleur glisse auprès d'une autre teinte à l'état stagnant ou ralenti, et quelque terrifiante la course de deux couleurs à la fois qui passent l'une contre l'autre sans se toucher. Cet art de mettre des ponts entre les couleurs est l'art naturel des passe-teintes qui fait que la fleur est mariée au fruit et à la feuille, et que la tige ne déborde pas sur le tronc, et que le tronc ne sème pas son feuillage en flaques colorées dans le vent, mais le marie au paysage d'alentour. » Il nous resterait donc encore, tâche exaltante, à faire de cette théorie, de cette vision, la charte d'une herméneutique, non plus dévouée seulement au déchiffrement des écrits mais à celui du monde lui-même (les écrits, au demeurant faisant aussi partie du monde, au même titre que les fleurs de givre sur les vitres hivernales ou le tracé des oiseaux dans le ciel).

Les ressassements les plus cacochymes étant, de nos jours, invariablement qualifiés de « nouveautés » on hésite à souligner la nouveauté de l'œuvre de Malcolm de Chazal. L'œuvre, par ailleurs, s'inscrit bien dans une tradition. Nous évoquions Novalis, mais l'on songe aussi au Maurice Scève du fabuleux et méconnu poème Microcosme, voire, et la comparaison ne nous paraît point injurieuse, à Gongora (auquel il conviendrait aussi de rendre justice). Ce qu'il y de nouveau, d'une nouveauté éternelle, dans l'œuvre de Malcolm de Chazal, au point de renouveler l'acte même de lire, ce n'est pas seulement qu'il nous apprend, en lisant son livre, à lire à notre façon le ciel et la terre, les couleurs, les astres, les fleurs et les songes, c'est d'avoir fait de cet art de lire une expérience non point singulière ou subjective mais objective et extrême. Il s'agit bien d'un au-delà de l'art, qui emporte avec lui et en lui tous les prestiges et toutes les libertés de l'art, mais pour s'en affranchir. La pensée devient ainsi, désentravée de l'utilitarisme et de son contraire, « l'art pour l'art », cette puissance recueillie et songeuse, dionysienne et précise qui « court et rattrape les couleurs qui bougent, les lient à travers l'espace, marie les houppes jaune d'or du mimosa au vert en flèche de ses feuilles, fiance pour toujours le feu à sa fumée, rattache les veines pourpres de la rose écarlate au fuseau vert de sa tige, allie les vertes vrilles de la vigne au corset gris de l'écorce, met un pont entre le bleu de l'azur et les blanches ailes des nuées... »

Pour Malcolm de Chazal, nous ne sommes point séparés du monde qui nous entoure, ou plus exactement nous entourons le monde qui entoure. Métaphysique fondée sur une physique expérimentale des sensations, restituant à l'intuition, à ce qu'il nomme « le sens angélique immédiat », sa place royale, la pensée de Malcolm de Chazal nous délivre radicalement du positivisme du dix-neuvième siècle et de la superstition de la logique linéaire des effets et des causes. Nous comprenons à lire La Vie filtrée qu'il serait aussi absurde de croire que notre pensée est un « produit » de notre cerveau que de croire que l'air est seulement un produit de nos poumons ou la lumière un épiphénomène de nos yeux. Puisant à source même de l'enfance (« Quand l'enfant goûte un fruit, il se sent goûté par le fruit qu'il goûte. Quand l'enfant touche l'eau, il se sent touché par l'eau en retour. Quand l'enfant regarde une fleur, il voit la fleur le regarder »), Malcolm de Chazal, puise à la source antérieure à tous les nihilismes, et rend possible, comme à jamais, la faculté de penser et d'être pensé au même instant. « Toutes les théories initiatiques de la connaissance, écrit Raymond Abellio dans sa préface à L'Homme et la connaissance de Malcolm de Chazal, procèdent, on le sait, d'un retour sur soi de la conscience qui, dans le rapport entre le sujet et l'objet transfigure l'objet en une sorte de panpsychisme parfaitement communiel. Ici nous assistons au retour sur soi de la sensation, ce qui est une autre façon de vivre le même chose tout en signifiant à la connaissance qu'elle est recréation, c'est-à-dire pure poésie. »

Cette « pure poésie » semble désormais, contre le nihilisme, la seule et ultime chance offerte, sous condition, bien sûr de n'être pas seulement, un « dépotoir sentimental » qui vise « à ne faire goûter que l'esthétique au dépens des vérités, à ne nous nourrir que du seul beau plaisir sans étancher notre soif de connaissance ». L'auteur est lui-même la création de son œuvre, de même que son œuvre est la création du monde. Ce « continuum » fait du cerveau « tout en même temps salle de laboratoire, outils, réactifs, expérimentateur, sujets, agent analytique et conclusif de données ». L'œuvre ne saurait être que plus vaste que la pensée qui la produit, la surprenant sans cesse, la défiant, la poussant dans ses ultimes retranchements, l'inquiétant et la ravissant tout à tour, exigeant d'elle de revenir sans cesse sur l'oraison et le labeur alchimique qui la rend possible. Ainsi La Vie filtrée se donne à lire, comme une « recondensation » de la pensée antérieure de l'auteur: « Pour obtenir les pages qu'on va lire, j'ai du revivre mon œuvre en esprit à la vitesse de l'éclair ». Ces métaphores de foudre et de tonnerre abondent dans l'œuvre de Malcolm de Chazal: elles sont la forme même de la manifestation de la pensée dans « ces hautes régions » où « l'homme se sent pensé ». L'inspiration, l'illumination, l'intuition extatique, qui ne relèvent, dans bien des cas, que de la pure rhétorique, retrouvent alors une irrécusable réalité. Le poète écrit «  à la vitesse de l'éclair, l'esprit vide, et cependant, il enfante le tonnerre et l'éclair ».

A nous que les Parques destinèrent à vivre dans un monde hors du monde, encombrés de ridicules abstraction publicitaires ou idéologiques, dans un «  temps » dépourvu de toute profondeur sacrée, nous à qui l'on enseigne chaque jour, par mille tours, à ne point faire usage de nos sens et de notre intellect, à méconnaître ces instruments prodigieux de connaissance et d'extase que sont nos sens et notre pensée, il se pourrait bien que l'œuvre de ce vertigineux aruspice que fut Malcolm de Chazal, maître de la « perspective tournante » et de la connaissance amoureuse, devienne un viatique majeur.

Luc-Olivier d’Algange

 

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15/12/2025

Jean Parvulesco, une voie orphique et royale:

 

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Une voie orphique et royale

 

"Un de ces jours, écrit Jean Parvulesco au début de son roman, le onzième, intitulé Dans la forêt de Fontainebleau, il faudra quand même que je me décide à me pencher très sérieusement sur la zone singulièrement troublante et troublée des problèmes concernant les relations actives régnant entre l'état de veille et le rêve".

Qu'en est-il, en vérité, du rêve et de la vie, et du dédoublement du rêve dans la vie et de la vie dans le rêve ? Quels sont les orées, les seuils, les passages ? Quelles diplomaties mystérieuses, quelles traversées, quels voyages, et en proie à quels périls, quels enchantements, agissent sur nous, et autour de nous, comme par réverbération, dès lors que nous quittons l'illusion de la réalité profane, de la banalité, et que nous tentons l'aventure des états multiples de la conscience et de l'être ?

On se souvient de Shakespeare, de la vie qui est un songe pour Calderon de la Barca, de l'apologue de Tchouang-Tseu sur le papillon qui rêve qu'il est Tchouang-Tseu, de Proust encore qui songea à donner pour titre à La Recherche du temps perdu, "La vie rêvée"; mais si l'on peut chercher d'innombrables clefs au roman de Jean Parvulesco, et à celui-ci en particulier, la seule véritable opérative, au sens alchimique, est sans doute la clef nervalienne, celle "qui ouvre les portes de corne et d'ivoire qui nous séparent du monde invisible".

Sinon quelques tentatives surréalistes, la suite à donner à l'oeuvre de Gérard de Nerval fut des plus discrètes dans une littérature française par trop vouée aux minauderies théoriques. Jean Parvulesco est l'un des rares à s'être emparé, au coeur même du vertige, de la folie nervalienne: folie lumineuse et ténébreuse que traversent les filles du feu. Le monde où nous introduit son roman est un monde où les choses ne sont pas ce qu'elles paraissent être, de même que le roman lui-même, par une prodigieuse mise-en-abîme héraldique, est d'emblée un autre roman, le "roman perdu en rêve" et retrouvé dans le plus grand rêve de l'écriture que nous croyons être la réalité jusqu'à ce que celle-ci, à son tour, se dédouble... Dans cette logique étourdissante, où le lecteur se trouve entraîné, c'est un mouvement hélicoïdal qui domine, - la Structure Absolue dont parait Abellio, "double dialectique croisée", devenant "spirale prophétique".

Pour Jean Parvulesco, chacun d'entre nous est la proie d'un songe, mais le chasseur subtil sait lâcher la proie pour l'ombre car l'ombre est alors la vraie proie qui nous indique, aux heures claires, le "sentier perdu", le "mystère arthurien", par le soleil même auquel nous avons tourné le dos, - allant vers cet Extrême-Occident où les froidures sont brûlures, où la nuit polaire délivre le coeur ardent, Thulée hyperboréenne où s'est réfugiée notre "identité dogmatique", notre âme, - loin de tout et de tous, loin de ce monde d'ignominie et de désastre, en attendant la Parousie. Car, et c'est le sujet du roman, une recouvrance royale demeure possible dont le secret, ayant quitté notre "cauchemar climatisé", selon la formule de Henry Miller, s'est réfugiée dans le Songe. C'est donc une âme perdue, une Eurydice, qu'il s'agit de retrouver, par un "rituel de récupération" agissant selon "une volonté conforme au plus occulte dessein de la Divine Providence", qui s'y dénude en se revoilant. Ame perdue, celle de nos origines royales, par quoi le monde serait à la fois délivré et transfiguré comme par un souffle, une effusion paraclétique.

Ainsi, la vérité royale incarnée demeure en attente, non seulement comme une vérité oubliée, détruite, mais aussi, et surtout, comme une vérité qui ne fut jamais connue, et qui, désormais, c'est-à-dire immédiatement, exige de l'être. Et tel est précisément le sens de la "spirale prophétique" à l'oeuvre dans ce roman, repassant par les mêmes points, mais plus haut. La nostalgie royale n'est plus alors consentement à la défaite, mais pressentiment de "l'imprépensable". Le rêve alors n'est pas la vie, mais une vie plus haute, antérieure et jamais advenue. Tout le roman se déploie dans ce paradoxe, dans les concordes éblouissantes de l'effroi et du ravissement, dans cette nuit dont parle Gérard de Nerval "qui est noire et blanche".

 

°°°°°

Une lettre de Jean Parvulesco

Paris, le 9 juin 1996

Cher Luc-Olivier d'Algange,

comment vous remercier pour l'envoi que vous m'avez assez mystérieusement fait de votre méditation poétique intitulée Car les temps sont venus de rendre grâce ?

Mais cette illumination voilée, dont vous avez tenu à me faire le don prémonitoire, n'est-elle pas, aussi, un signe confidentiel en sa transparence même, une annonce chuchotée sur la ligne de passage vers le cœur ardent de l'été, du plus grand été gnostique vers se dirigent - sont occultement attirés - les nôtres, tous les nôtres ? A votre insu peut-être, avez-vous donc été pressenti pour cela, invité à donner cours ? A faire passer la consigne ?

De toutes les façons, à présent on le sait que les temps sont venus, et que nous sommes appelés à procéder en conséquence, chacun sur le lieu de sa prédestination propre et suivant le pari halluciné de sa dernière chance, du suprême péril.

Cependant, qu'importe le propre mouvement de remontée existentielle vers l'être, si l'être lui-même n'est pas en venue vers nous ? L'épreuve ultime ne sera jamais la nôtre, mais toujours celle de l'être en marche vers lui-même.

Or, n'est-ce pas, de quoi peut-on rendre grâce, et à qui, si ce n'est à l'être lui-même, et pour le seul secret de sa remontée vers lui-même en nous, de l'abyssale décision en lui de nous revenir, de s'établir révolutionnairement en un recommencement autre ?

Tel aura été, à ce qu'il semble, le pressentiment, l'inspiration élective pour lesquels vous avez été amené à témoigner. Voyez ce qui se loge en votre blessure.

Nous sommes en première ligne, c'est dans les ténèbres mêmes de la défaillance qui nous est imposée en ces temps que se dissimulent la stratégie subversive et les très hautes armes de la victoire finale. Nous l'emporterons sur tout: c'est bien ce qui s'était irrémédiablement refermé qui s'entr'ouvrira, et qui déjà nous entraîne vers le nouvel ouvert en son incandescence si terrible.

Je reste votre

Jean Parvulesco

Que Infra Nos Nihil Ad Nos

 

 

 

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13/12/2025

Luc-Olivier d'Algange, vient de paraître:

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MARELLE, conte fantastique.


Luc-Olivier d’ALGANGE
Sans doute le moment est-il venu de dire enfin ces vastes songes qui vinrent à m’envahir dans les premières journées de ce limpide et tournoyant printemps 1985… Songes immenses où sans cesse je me dédoublais en moi-même, me retrouvant et me perdant, de même que chaque seconde se divisait et se mirait infiniment dans son propre miroir, de telle sorte que l’aire du temps s’élargissait et prenait une allure fatidique et divine. Et je m’éveillais sous un ciel crépusculaire, un ciel majestueux et lent comme une cosmogonie sans mémoire. J’avais beau me révolter et user de stratégies diverses pour échapper à cette fatalité, je ne m’éveillais qu’au cœur de la dramaturgie du crépuscule, à l’apogée du spectacle pour ainsi dire, – où venant de franchir le rideau de l’heure bleue on se retrouve environné du prodige des couleurs réinventées, d’un luxe extrême, presque offensant si l’on songe aux circonstances humaines qui accompagnent cette hautaine fête flamboyante à laquelle, il faut bien le reconnaître, ne participent que les poètes, les amoureux et certains désespérés dans l’essor de leur philosophie la plus ardente, la plus alchimique (...).
58 pages
Format 12X22
Impression quadrichromie
Pages intérieures 80 g Munken
Couverture Rives tradition blanc naturel 250 g
ISBN : 978-2-909554-51-8
Édition 2025
Prix 25 euros

 

Editions ALCOR
1, rue de Ramatuelle
13007 Marseille
06 03 24 78 39
Mail : contact@alcor-editions.fr

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02/12/2025

Hommage à Didier Carette:

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Grande tristesse d'apprendre la mort de Didier Carette. Avec lui s'en vont encore la liberté, la générosité et l'audace, - autant de rares vertus qui feront que les médias n'en parleront guère. Il me fit le grand honneur de lire mes écrits, lors d'une émission de TVL, avec Anne Brassié. Que dire, sinon citer l'une des Feuilles orphiques ou pythagoriciennes qu'il aimait:
 
"Ceci est consacré à Mnémosyne,
Quand tu seras sur le point de mourir, tu t'en iras vers les demeures bien construites d'Hadès.
A droite, il y a une source près de laquelle se tient un cyprès blanc.
C'est là que les âmes des morts descendent et qu'elles s'y rafraîchissent.
De cette source surtout ne t'approche pas car tu en trouveras une autre, en face, d'où s'écoule l' eau fraîche qui vient du lac de Mnémosyne.
Au-dessus d'elle se trouvent les gardiens, ils te demanderont du plus profond de leur coeur,""ce que tu fais, et où tu vas, cherchant, dans les ténèbres du sombre Hadès.
Dis : je suis fils de Terre et de Ciel étoilé, mais je suis desséché par la soif et je meurs.
Donnez-moi vite l'eau fraîche qui s'écoule du lac de Mnémosyne.
Alors par le vouloir du roi des enfers, ils te traiteront avec bienveillance et te laisseront boire à la source de Mémoire.
Alors tu chemineras sur la voie sacrée, parmi les autres Mystes, dans la gloire de Dionysos."
 
En rappel de ses oeuvres:
Metteur en scène :
2010
Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand mise en scène Didier Carette…
2009
Le Procès - Cabaret K d'après Franz Kafka mise en scène Didier Carette…
2008
La Cerisaie d’Anton Tchekhov mise en scène Didier Carette…
Le Frigo de Copi mise en scène Didier Carette
2007
Un tramway nommé Désir de Tennessee Williams mise en scène Didier Carette
Banquet mise en scène Didier Carette
2006
Rimbaud l'enragé – Une saison en enfer mise en scène Didier Carette
Le Bourgeois gentilhomme de Molière mise en scène Didier Carette…
2005
Dogs' Opera d'après Bertolt Brecht… mise en scène Didier Carette
Homme pour homme de Bertolt Brecht mise en scène Didier Carette…
2003
Folies Courteline de Georges Courteline mise en scène Didier Carette
Peer Gynt de Henrik Ibsen mise en scène Didier Carette
2002
Satyricon de Pétrone mise en scène Didier Carette
La Nonna de Roberto Cossa mise en scène Didier Carette
1999
Karamazov d'après Fiodor Dostoïevski mise en scène Didier Carette
Nuit blanche d'après Fiodor Dostoïevski mise en scène Didier Carette
1998
Le Cas Woyzeck d'après Georg Büchner mise en scène Didier Carette
1997
Le Maître et Marguerite de Mikhaïl Boulgakov mise en scène Didier Carette
1989
Les Grandes Journées du père Duchesne de Jean-Pierre Faye mise en scène Didier Carette
1987
La Mère la joie... de Marie de Sévigné mise en scène Didier Carette
1986
Le Cabinet noir de Max Jacob mise en scène Didier Carette…
Il n'y a plus d'aventuriers d'après André Malraux mise en scène Didier Carette
1983
Pntgrl-Rabelais de François Rabelais mise en scène Didier Carette
 
Comédien :
2010
Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand mise en scène Didier Carette…
2009
Le Procès - Cabaret K d'après Franz Kafka mise en scène Didier Carette…
2008
La Cerisaie d’Anton Tchekhov mise en scène Didier Carette…
1997
Le Maître et Marguerite de Mikhaïl Boulgakov mise en scène Didier Carette
1994
Le Voyage à Bâle de Pierre Laville mise en scène Simone Amouyal
1992
La Cerisaie d’Anton Tchekhov mise en scène Jacques Rosner
1986
Le Cabinet noir de Max Jacob mise en scène Didier Carette…
1982
Le Labyrinthe d’Armand Gatti mise en scène Armand Gatti
1980
Le Cocu d'infini de Louis-Ferdinand Céline mise en scène Jean-Claude Bastos…
1968
Le Chien du général de Heinar Kipphardt mise en scène Maurice Sarrazin…
 
Auteur
2005
Dogs' Opera d'après Bertolt Brecht… mise en scène Didier Carette
2003
Armada de Didier Carette
1994
Le Torero de salon d'après Camilo José Cela… mise en scène Henri Bornstein
1992
Armada de Didier Carette mise en scène Simone Amouyal
Traducteur
2008
La Cerisaie d’Anton Tchekhov mise en scène Didier Carette…
Scénographe
1997
Le Maître et Marguerite de Mikhaïl Boulgakov mise en scène Didier Carette
Collaborateur artistique
2013
Nana d'après Émile Zola mise en scène Céline Cohen…
1980
Le Cocu d'infini de Louis-Ferdinand Céline mise en scène Jean-Claude Bastos…

 

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16/11/2025

Luc-Olivier d'Algange et la transparence de la mémoire, par Gabriel Arnou-Laujeac:

 

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Luc-Olivier d'Algange et la transparence de la mémoire :
note sur Le Chant de l'orage lumineux.
par Gabriel Arnou-Laujeac
______________________________
Le Chant de l'orage lumineux de Luc-Olivier d’Algange déploie une prose visionnaire dont la ferveur éclairée renoue avec la grande tradition des poètes métaphysiques. Le texte se tient à la frontière du haut lyrisme et de l’oracle : une méditation sur la lumière première, l’Aube essentielle, le Principe non comme phénomène mais réalité souveraine qui précède et transfigure le monde.
 
Ce qui saisit d’abord, c’est la pureté du ton : une clarté grave, où affleure une « haute sa-gesse lumineuse » qui, chez l’auteur, n’est ni concept ni abstraction, mais une présence plus que vive. L’écriture, ample et respirante, rappelle l’essor de Hölderlin ou certaines effusions de Milosz, avec ce même enchantement de l'âme devant l’infini.
 
Si le poète évoque cités englouties, orages d’été ou « jardins inventés dans la pâleur d’écume », ce n’est jamais pour le décor : la nature y devient cosmologie vivante, espace où l’être se révèle dans sa très pure essence.
Le texte progresse par élévations successives, comme autant d’épiphanies révélant la patrie secrète de toute chose. Le mouvement en est presque orphique : les vers, dans leur union, semblent vouloir rejoindre le chant premier d’où tout découle. Dès les premières pages, la révélation se fait pressante :
 
« Quelle douce nuit s'inclinait
sur la terre brillante ! Quelle douce Apparence
devant laquelle notre orgueil enfin
pouvait capituler car enfin le ciel immense
traversait notre pauvreté, notre attente
et déchirait ces nuages et ces ombres. Enfin.
Je recueillais en moi cette miséricordieuse lumière,
cette transparence
de la mémoire
que je désirais.»
 
Luc-Olivier d’Algange excelle dans l’art d’évoquer ce qui se situe au-delà du langage, avec la transparence du plein jour. Le Chant devient alors principe de délivrance contre les aveuglements du siècle, rendant au lecteur l’antique liberté d’habiter le monde dans la splendeur intacte de l’être. Chaque image — ramure ouverte, mer qui respire, nuits éparses, clartés suspendues — devient le lieu d’une réminiscence plus ancienne que la mémoire. La poésie cesse d’être ornement : elle devient vision du réel transfiguré par l’intuition de l’Origine.
 
Certaines pages touchent au seuil du sacré, comme lors de cette communion — cum-munus, le partage d’un même don, l’accord salvateur du monde avec sa source, où l’horizon et la verticale s’épousent en une noce intérieure unissant le ciel et la terre :
 
« Les forêts étaient émues à son approche,
– et la terre et les abîmes et les oiseaux.
Dans nos poitrines, nos cœurs battaient plus fort
d’entendre ce langage céleste qui nous délivrait
de la tutelle des Titans. »
 
S’inscrit alors une méditation profonde sur l’Anamnēsis, entendue comme retour vers un principe antérieur au temps, comme cette « transparence de la mémoire » où beauté et nuit se rejoignent jusqu’à l’extase. Sous la voix du poète, c’est toute l’antique aspiration humaine qui se relève :
 
« Car dans le secret du cœur nous avions gardé le souci de l’immortalité
et l’espérance de l’éther silencieux.
Et cette espérance
nous ennoblissait dans l’approche des prairies désirées
où veille la jeune raison d’être
de toute chose graciée et souveraine. »
 
La force du texte tient aussi à son affirmation de la Joie — non pas la petite joie au pâle horizon, mendiée au hasard de plaisirs sans profondeur, mais cette forme supérieure de la réjouissance qui naît d’une réconciliation intime avec le mystère de l’Être, sur lequel toute théorie glisse sans le saisir. Une joie grave, féconde, d’où surgit, par éclairs, la réminiscence de l’éternité — la magnificence retrouvée :
 
« Et nous retrouvions en elle
toutes les splendeurs perdues de la nuit des temps,
scintillement d’éternité
à la crête des vagues,
regards sombres et brillants
de la jeune amante. »
 
Par endroits, l’écriture atteint une grandeur quasi liturgique ; mais cette élévation demeure humaine au sens le plus noble, ancrée dans la respiration du poète, dans son colloque avec l’invisible, dans la périlleuse traversée des souffles qu’il chevauche avec ivresse. C’est là que le texte trouve sa vérité.
 
Puis vient l’instant où l’entière vérité du Chant s’ouvre — saisissement limpide et serein, où l’être se tient dans sa clairvoyance originaire :
 
« Car nous fûmes saisis,
et transportés
dans une sérénité que d’autres eussent confondue avec la tristesse
tant elle faisait trembler en nous des feuillages inconnus
où passaient,
comme un apaisement paradoxal,
les révélations fraîches de l’air… »
 
Le poème de Luc-Olivier d’Algange rappelle — avec autorité, sans emphase — que la poésie peut encore être un acte de connaissance, une ascèse lumineuse, un chemin où le Tout Autre se révèle être Soi. Il retrouve la voix intérieure du poète, cette voix qui n’appartient plus à l’homme seul :
 
« Jamais il ne fut aussi bien lui-même
et avec tant de beauté et d’intensité que dans le cœur
de la seconde salvatrice qui l’arrache à lui-même.
Par sa bouche alors parlent les dieux. »
 
Enfin, bien que profondément enraciné dans ses terres européennes — orphiques, virgiliennes, méditerranéennes — d’Algange rejoint, par d’autres voies, ce que les poètes, les voyants de l’Inde védique célèbrent dans leurs chants inspirants : la proximité du Réel dans la simple hospitalité de la Présence.
 
Chez lui, cette Présence affleure dans la pluie qui ruisselle, dans le soir qui respire, dans un vent qui passe comme un héraut invisible ; elle se donne avec cette gravité visionnaire qui rappelle les hymnes à l’Aurore, aux souffles errants, aux couleurs du ciel qui précèdent toute rumeur de séparation.
 
Ainsi Le Chant de l’orage lumineux, en percevant dans chaque beauté — même la plus fragile — l’ouverture d’un arrière-monde qui allège le voile plutôt qu’il ne l’épaissit, rejoint une intuition qui traverse les continents et les âges même les plus sombres : la Beauté comme voie de connaissance, l’éclair brut comme brèche vers l’Origine, l’instant clair comme une figure de l’infini.
 
En somme, Le Chant de l'orage lumineux est un texte rare : une invitation à retrouver l’éclat premier du réel, le centre, l’essentiel. Peu d’œuvres contemporaines osent cette hauteur — et encore moins la soutiennent avec une telle aisance.
______________________________
Le Chant de l'orage lumineux,
Luc-Olivier d'Algange,
éditions l'Harmattan, collection Théôria, 2025.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

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13/11/2025

Luc-Olivier d'Algange, notes sur La Musique intérieure, Maurras, Victor Nguyen:

 

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La Musique intérieure

 

« C’est alors qu’apparut la consolation divine des vers »

Charle Maurras

 

In memoriam Victor Nguyen

 

Pourquoi relire La Musique intérieure de Charles Maurras ? Sans doute, déjà, pour contredire tous les sophismes et fausses raisons qui voudraient nous en dissuader, - et qui suffisent à prouver que ces pages, rédigées il y a un siècle, demeurent d'une actualité permanente, - comme le sont les bons souvenirs et les serments de l'enfance. Ce « Grand Temps » de l'enfance, même s'il se situe en amont, - dans une relation encore intime avec les dons et les vertus impérissables, « image mobile de l'éternité » selon la formule de Platon, - ne sera pas étranger à l'Histoire qui viendra. Il y a en toute vie humaine pleinement vécue, une succession d'âges semblables à ceux qui ordonnent notre civilisation. A l'enfance chevaleresque, libre et médiévale, succédera la Renaissance, autrement dit l'adolescence aventureuse et philologique ; puis l'âge adulte, classique, qui prendra la juste mesure de l'inné et de l'acquis, - et enfin l'âge moderne, cette décrépitude où tout semble vouloir se défaire dans une lamentable cacocratie, telle que nous la voyons aujourd'hui, ostensible, arrogante et ridicule. Quelle admirable et nécessaire leçon alors que ce recours aux premiers dons ! Mieux encore est d'apprendre, par le poète intercesseur, que recevoir ne suffit point, et qu'il faut encore consentir et célébrer. La littérature, avant qu'elle ne devînt, par décret de la mode, un dévergondage victimaire, fut souvent une célébration des temps héroïques ou heureux. La Musique intérieure nous en fait souvenir : « Quand on demande ce que c’est que le bonheur — action ? passion ? ou l’un et l’autre ? —, il faut bien répondre que l’homme est un complexe animal. Tour à tour, il accueille avec de semblables transports le sentiment aigu de la nature des choses, la vue sereine des essences, pourvu qu’elles soient belles et dignes de désir, enfin l’essai hardi d’une puissance qui soumette l’idée du monde et de la vie à son idée propre, qui la lie à son cœur et à sa pensée pour la transfigurer tôt ou tard dans sa flamme… De tous ces biens, quand il y pense, l’homme voudrait ne faire qu’un. Les amoureux s’y essayent de temps à autre. Le poète y songe toujours. »

 

Etre moderne, c'est naître d'avance déshérité, non seulement par l'inconséquence de la génération précédente, et la main crochue de l'Etat subordonné à l'Economie, mais aussi, et surtout, dans nos souvenirs. Aux comptines se sont substitués les « tubes » radiophoniques, aux saveurs et paysages, les écrans ; rien de tout cela n'est assez fécond pour faire pousser un bel arbre et faire bruire les feuillages de la mémoire. Nous sommes livrés aux surfaces, à la platitude et ce que nous croyons être nous-mêmes, individus déracinés, n'est qu'un écho de la confusion des temps. Ce qui nous manque, et nous précipite dans l'affairisme le plus vain, est l'espace intérieur où toute chose chante et toute présence enchante. Nous, Modernes voulus modernes, croyons vivre hic et nunc, dans le mépris du « vieux monde » alors que nous vivons précisément dans un monde où il n'y a plus d'Ici ni de Maintenant. La présence réelle fait défaut. D'où l'importance du rappel : « Poésie est Théologie, affirme Boccace dans son commentaire de la Divine Comédie. Ontologie serait peut-être le vrai nom, car la Poésie porte surtout vers les racines de la connaissance de l’Être. Le savent bien tous ceux qui, sans boire la coupe, en ont reconnu le parfum ! »

 

Tout recommencera donc par les évidences les plus plus vastes et les plus fines. Un devoir nous incombe, qui est une joie : nous offrir à la recouvrance de ce que nous savions déjà mais dont l'accès nous était interdit par quelque noire magie, - ce que Villiers de L'Isle-Adam, nommait « l'hypnotisme du Progrès ». Mais en ces pages, soudain, une porte s'ouvre sur un jardin. Tout platonicien, de science ou d'intuition, sait qu'un jardin, une forêt, une mer, sont la réverbération, ou le reflet, du Jardin, de la Forêt ou de la Mer immémoriaux. L'enfance dispose de cette chance magnifique de faire une cosmogonie, voire une théodicée, de tout ce qui l'émerveille : « Aussi loin que j’y peux descendre, seul désormais, sans le secours des mémoires qui sont éteintes, je vois de longs jours filés d’or que l’hiver même éclaire d’un soleil luysant, cler et beau  que nul printemps ne me ramène. Des saveurs, des parfums, des contacts de toutes les choses se dégage l’esprit de la surabondance accordé au jeune désir. L’événement et le souhait, la réalité et le rêve se tiennent et se suivent par des liens délicats qui ne rompent jamais ; tout a son sens, son lustre. Ah ! comme dit le Grec optimiste, il était bon et doux de voir la lumière ! » 

 

Il n'est sans doute rien de plus universel que l'enracinement, rien qui ne révèle mieux, selon la formule de Maurras, « l 'humanité essentielle » dont la civilisation française lui semble une preuve particulièrement heureuse. Pour le comprendre, il ne faut se vouloir juge, évaluateur ou comptable des vices et des vertus. Il ne faut pas mesurer les civilisations entre elles, comme si nous étions au-dessus d'elles dans quelque module spatial ; il faut entendre, de la nôtre, de là où nous sommes réellement, dans cet espace géo-poétique, et surtout dans cette langue, la musique intérieure, le secret du poème, divine consolation : « Sur ces confins légers des nuits et des matins où tout semble renaître, était-il déplacé de désirer plutôt des vers qui fussent, eux aussi, en voie de naître et de grandir, des vers à prendre et à reprendre, à user, à rouler, semblables aux galets qu’arrondissent les mers chantantes ?.

 

Charles Maurras, certes, a beaucoup parlé de la raison, mais ce ne fut guère la raison ratiocinante, la raison redondante, qui tombe comme une chape de plomb sur le secret conseil des Muses. La raison, fut, dans ce qu'il nous légua de plus libre, de moins subordonné à l'actualité confuse de son temps, d'abord une raison d'être, - expression française au suprême et presque intraduisible. Quant-à-la « raison » prônée par les Révolutionnaires, qui en voulurent faire une « déesse » alors qu'ils n'en firent qu'une idole, la raison des « rationalistes », nous avons vu qu'elle tranchait au lieu d'unir – et jusqu'à la tête de Lavoisier qui tomba au prétexte, la citation vaut son pesant de fanatisme, que « La République n'a pas besoin de savants » . L'actuelle collusion des néo-robespierristes avec le fanatisme exotique le plus obtus du monde le confirme, nihil novi sub sole.

 

Ne plus entendre la musique intérieure, soit qu'elle fût recouverte par le vacarme de l'époque, soit qu'elle fût niée, par fallacieuse repentance, dans le secret des cœurs, ne sera pas sans conséquences. Cette mélodie intime qui suit son cours, comme le Lignon de l'Astrée, entre ce que nous pensons et les phrases servantes qui viendront, comme elles peuvent, prouver notre fidélité, tient en elle la plus grande part de notre avenir, ou, du moins de l'espérance de notre avenir, - de sa possibilité. Nous reviendrons ainsi à La Musique intérieure par la conscience d'un enjeu qui dépasse largement la politique de celui qui devait proclamer «la politique d'abord » - les conséquences du désastre, les causes politiques, en effet, dépassant désormais l'aire où elles se manifestaient alors.

 

Perdre la musique intérieure, ce n'est plus seulement perdre la possibilité de la politique, rendre son retour impossible dans un monde impolitique gouverné par l'économie et la technique , c'est effacer sa raison d'être et même la raison d'être en soi qui nous fait être là et non ailleurs, bien vivants, avec selon la formule de Giono, « le chant du monde « . L'immensité du désastre requiert la riposte la plus intime, tel un iota de lumière incréée, étincelle dans la pupille, susceptible de toute recréer en regardant de nouveau le monde avec attention. C'est de ne plus rien voir ni entendre du monde, de rester là, derrière nos écrans, que nous sommes tués et que l'Ennemi remporte sa sinistre victoire.

 

Pour retrouver la musique intérieure, la rejoindre, y trouver l'accalmie de l'âme, qui est la promesse la force, sans doute faut-il faire silence, se taire, retrouver l'attente. Ne point se hâter ne signifie pas reporter ad infinitum, procrastiner, mais se rassembler, en soi-même d'abord, pour un nouvel assaut. Les forces déliées par le calme sont les moins incertaines, elles ont saveur et sapience d'enfance, pureté du feu, mots qui, par leurs étymologies, révèlent leurs actes, l'arbre et ses fruits ; et c'est bien la racine que la musique intérieure célèbre, « source sacrée » : « La joie est l’état qui déborde. Elle extravase, elle transmigre. Large ou bornée, brève ou durable, elle ne tient jamais dans son enceinte pure ; elle rayonne à proportion des puissances de son foyer. L’être y jaillit de soi, pour être mieux lui-même : ce n’est pas autrement que, retenu et précipité, emporté et fixé, il accède à sa plénitude. Allumée au bûcher natal, nourrie du feu qui l’engendra, Psyché prétend sans honte à la couche des dieux parce qu’elle peut dire à ses père et mère s’ils s’en étonnent : — Fîtes-vous autre chose que de m’élancer d’où vous retombiez ? »

 

Par le Mystère d'Ulysse, ensuite, nous saurons que rien n'est dit, que le règne des Prétendants n'a qu'un temps, et que nous reviendrons, de si loin, avec l'expérience, la traversée du danger, entre les dieux favorables et hostiles, par devers les fascinations funestes et les déroutes ; nous reviendrons, purement et simplement, dans notre pays d'enfance, peut-être méconnaissables (sauf d'Argos) dans un pays lui-même méconnaissable, mais dans une résolution renforcée par les épreuves et les errances. C'est dans l'enfance, dans la musique intérieure de l'enfance que nous aurons trouvé le courage de contrebattre le monde qui n'existe – dans toutes ses propositions, diatribes,- que pour répandre la peur. Nous retournerons d'où nous venons, naturellement et surnaturellement, nous reviendrons vers la source sacrée de notre mémoire, vers cette « simple dignité des êtres et des choses » tant cruellement oubliée ; nous y reviendrons après le terrible et ravissant périple, le cœur de bronze et les sens affinés. Le monde est une épreuve, et nos défaites, à nos victoire confondues, formeront quelque invisible couronne, ombre changeante sur nos fronts au bord d'une rivière française, dans le silence de toutes les musiques tues ou espérées : « Ferai-je le dénombrement de ces héros, que je voudrais suivre aux Enfers ? Rapporterais-je leurs discours, leurs chants et leurs plaintes ? Pas mal de strophes en existent, trop peu au point pour être écrites. Si vive que soit la passion de toucher au but dès que le désir se ranime, nulle hâte ne m’éperonne, il semble que nos morts sacrés, les seuls à qui je sois redevable de la pieuse offrande intermittente, surtout nos orateurs, nos philosophes, nos poètes, veuillent me tenir compte du long et fidèle essor de ma volonté : ils me laissent conduire le poème à loisir. Il pourrira sur pied ou bien, « comme mûrit le fruit » parviendra au terme tout seul. Mieux vaudrait le quitter inachevé, comme ce triste monde, que de le finir autrement qu’il ne se voit et qu’il ne se veut ».

 

Luc-Olivier d'Algange

 

°°°

 

Victor Nguyen, à l'honneur, et pour l'honneur de l'esprit, dans ce livre, Victor Nguyen sur le chemin de Paradis, qui vient de paraître aux éditions Alcor, au ressouvenir, du côté d'Antinéa, et de la France latine.

Présentation de l'éditeur

"ALCOR ou la passion d’un éditeur Marseillais.

Petite étoile nichée dans la constellation de la Grande Ourse, nous l’avons adoptée pour donner son nom à notre maison d’édition.

Son nom, d’origine arabe signifie le Cavalier.

Elle servait jadis de test d’acuité visuelle pour les archers de Genghis Khan et de Charles Quint.

Alcor est aussi la clé du mystère du trésor des rois de France de Maurice Leblanc dans le roman « La comtesse de Cagliostro »

Le contenu de notre catalogue s’inscrit d’une manière large dans une perspective que nous appellerons traditionnelle : Esotérisme Chrétien, Alchimie, Tradition, Métiers, Histoire et Poésie…

Nous proposons soit des rééditions de précieux ouvrages anciens mais également des publications d’auteurs contemporains, avec comme souci permanent la recherche de la qualité des textes et de l’édition."

 

Quatrième de couverture:

Plus de quarante ans après la publication de l’ouvrage Aux origines de l’Action française, intelligence et politique à l’aube du XXe siècle, salué comme un chef d’œuvre par une critique quasi unanime, il peut paraître singulier de revenir sur ce qui l’a précédé, et tenter de suivre le regard porté par Victor sur la société française de son temps dans son ensemble. Le livre est unique et posthume alors que l’auteur avait publié des dizaines d’articles sur Maistre, Mistral, Vico, Dimier cofondateur de l’Action Française, Barrès, Péladan ou Guénon notamment. Toutes aussi singulières sont les circonstances de sa parution, il s’agit d’une thèse de Doctorat d’Etat refusée parce que hors délai. Pierre Chaunu a donné dans sa préface le récit qui a coûté la vie à l’auteur, son témoignage vient en tête du présent travail. Dès 1970 Victor avait créé dans le cadre de l’Université de Nanterre la revue Anthinéa en compagnie d’Elisabeth de Pusy La Fayette, Pierre Guiral, son directeur de thèse et Pierre Chaunu qui y avaient collaboré.

Il était également le fondateur des colloques Maurras dans le cadre du Centre Maurras qu’il anima de 1968 à 1976 avec Georges Souville. Politica Hermética avec Jean-Pierre Brach et Jean-Pierre Laurant enfin clôt le voyage en 1987, une naissance posthume également.

 

 

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02/11/2025

Luc-Olivier d'Algange, hommage à Jean Biès:

 

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Hommage à Jean Biès

 

L'oeuvre de Jean Biès qui se place sous le signe du « retour l'Essentiel » - à la fois mot d’ordre, une devise héraldique et mise-en-demeure - suppose que nous nous sommes éloignés de l’essentiel, que ces dernières décennies, voire ces derniers siècles, furent propices à un éloignement de l’essentiel. Mais « éloignés » n’est pas assez dire, il faut préciser : à perte de vue ! Ce n’est plus seulement une distance spatiale ou temporelle qui nous sépare de l’essentiel. Les distances de cette sorte, l’obstination et la patience suffisent à les franchir. Il s’agit d’une distance elle-même essentielle qui nous sépare non seulement du plus lointain mais aussi du plus proche et du plus intime.

Retourner à l’essentiel, ce serait ainsi à la fois accueillir le plus lointain et dévoiler le plus proche, consentir à l’appel du Grand-Large qui rassemble en lui, comme une promesse, le Dire posthume, les gestes épiques et métaphysiques d’Orient et d’Occident, et le Dire anthume, - qui annonce ce qui doit être à la pointe exquise de l’Instant. L’essentiel serait alors le retour lui-même : retour sur soi, qui emporte avec lui le retour du monde en nous-mêmes. La modernité qui nous sépare de l’essentiel est catastrophe pure, répétition cauchemardesque, sur-place frénétique d’un « temps » qui a perdu, en même temps, l’archéon et l’eschaton, l’origine et la promesse.

Nous cheminons vers le retour, autrement dit vers l’Eveil : « Ulysse sommeille en chacun de nous ». Mais il ne saurait être de cheminement sans la conscience de l’écart, de la faillite, du désastre. Celui qui prend la mesure de ce qui sépare sa vie de la vie magnifique, celui qui constate la faillite de ce monde et qui ne se refuse point à voir les désastres pour ce qu’ils sont, est déjà en chemin. Tel est le sens de l'oeuvre de Jean Biès : un état des lieux qui définit, par contraste, un autre monde, extraordinaire présent, dont nous ne sommes séparés que par un battement d’aile de libellule.

Entre les possibilités prodigieuses de notre intellect, de notre âme et de nos sens et ce à quoi, dans nos activités quotidiennes, nous les réduisons, par torpeur, paresse ou soumission, sont tous les voyages. « La pire menace, écrit Jean Biès, n’est pas dans la vitrification atomique mais dans la désertification intérieure de l’humain, le lent oubli de toute transcendance, l’insensibilité au supra-sensible, l’absence de tout vibrato métaphysique. » Ce monde réduit à son mécanisme, cet individu réduit à son corps périssable dont l’âme et l’esprit ne seraient que les « épiphénomènes », le Moderne s’y tient en fanatique alors même que les sciences, en leurs ultimes avancées, les récusent. Toutes les collectivités sont religieuses, mais encore faut-il distinguer le religere de l’au-delà de celui, en forme d’amalgame, de l’en-deçà.

Certains livres, rares, gagnent en pertinence, en justesse, en profondeur à l’épreuve du temps. Les années qui se sont écoulées depuis leur parution loin d’en atténuer l’éclat le révèle. Résister au temps, ou, mieux encore, s’en affermir, sans doute est-ce là le propre des œuvres qui, ne s’étant point emprisonnées dans un « hic et nunc » illusoire, eurent l’audace de s’enquérir du passé le plus lointain et la générosité de songer à l’avenir. Ce que l’on nomme la grandeur et la beauté des œuvres tient en cette double exigence à la fois altière et tendrement humaine, que les auteurs servent selon leurs talents : la grandeur d’être l’hôte du plus lointain et la beauté trempée au feu lucide d’une intelligence qui se refuse à pécher contre l’espérance. L’oeuvre de Jean Biès nous invite à la recouvrance de ces vertus.

Ne cédons point à la vaine gageure de vouloir « résumer ». Disons seulement que, loin de toute vanité novatrice, l'oeuvre s’inscrit dans une tradition, celle des traités de résistance à laquelle appartiennent, à des titres divers, Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, de René Guénon, Le Traité du Rebelle d’Ernst Jünger ou Chevaucher le Tigre de Julius Evola. Il s’agit, pour l’auteur, non point d’illustrer sa subjectivité, de se livrer à quelque « auto-fiction », ni d’engager de vaines polémiques, mais de donner à ses lecteurs quelques unes de ces armes de l’intelligence et de l’art sans lesquelles toute révolte contre le monde moderne s’asservit à ce qu’elle croit récuser. Il ne suffit point, en effet, de se désillusionner du monde moderne, d’en percevoir la laideur et la lourdeur, d’en décrire les ridicules et les abominations, il faut encore trouver en soi, c’est à dire en dehors du « moi », les puissances heureuses qui feront de cette rébellion une voie spirituelle, un chemin orienté par la clarté matutinale, aurora consurgens de la réminiscence.

Toutefois, le « retour à l’essentiel » n’est pas un retour au passé, mais à la présence du passé, ce qui est tout autre chose. La Tradition, au sens guénonien, dont se réclame Jean Biès, n’est en rien muséologique. Le tradere de la Tradition est la source vive, paraclétique, le mouvement même qui nous porte à la fine pointe de l’élan au-delà du temps qui le rythme : cette temporalité pure, aurorale, délivrée de sa propre représentation dont la musique hindoue traditionnelle, par exemple, nous donne à entendre la vibrante immanence comme une résonance d’une transcendance pure. Le propre du Moderne, au contraire, est d’être emprisonné dans son temps et de s’en faire, par dépit, l’apologiste éperdu. Quoiqu’il en veuille, le véritable Maître à penser du Moderne ne sont plus Descartes ou Hegel, mais Monsieur de La Palice. Pour lui, en effet, la modernité est bonne car elle est moderne et inversement. Pour preuve, tout ce qu’il juge bon dans le passé est sans ambages qualifié de « moderne » et tout ce qu’il trouve de fâcheux dans le monde moderne est, sans davantage de scrupules, qualifié « d’archaïque ».

La voie que propose Jean Biès, fidèle à la perspective métaphysique, est plus difficile. Aux commodités des systèmes, elle oppose la subtilité des « approches ». Rien n’est moins systématique que la pensée traditionnelle. C’est ne rien comprendre à la « Doctrine » que de la confondre avec un système. Erreur comparable à celle qui confond le Symbole et l’allégorie ou celle qui confond l’Idée et le concept. Le concept se tient tout entier dans sa formulation discursive. L’Idée est la chose vue qui exige l’intuition intellectuelle, la profonde et limpide méditation de l’Un. Or, le Moderne, en refusant l’intuition intellectuelle, la possibilité directe de la perception des états multiples de l’être se prive non seulement de la connaissance, il se prive de la réalité elle-même dans sa beauté frémissante et diverse. Son refus de la transcendance lui ôte, par surcroît, le sentiment de l’immanence pure. D’où le despotisme de la laideur, de la répétition cauchemardesque, le clonage physique et mental, l’abolition du réel dans le virtuel cybernétique. L’étiolement du vrai implique le saccage du Beau et le désastre du Bien. L’art dit « moderne » qui, selon l’excellente formule de Baudrillard, revendique la laideur, l’insignifiance et le mauvais-goût alors qu’il est déjà insignifiant, laid et vulgaire dans une sorte de redondance ubuesque ; l’idéologie inepte de l’égalité entre tout et n’importe quoi ; l’offense permanente faite, sous couvert de « dérision » à toute solennité et à toute profondeur, exigent une riposte, ou, comme l’écrivait, Henry Montaigu une contre-attaque.

L'oeuvre de Jean Biès doit ainsi se lire comme une contre-attaque, mais sereine, la colère s’y trouvant comme transfigurée par la vérité qui la justifie, transmutée et convertie par les teintures abrasives et scintillantes de l’âme qui retrouve, dans l’élan de sa propre sauvegarde, les ressources du ressouvenir, c’est-à-dire d’une véritable présence, reçue autant que donnée, transparue, autant que conquise par une décision résolue, - présence qui tient en elle, repliées, des ailes de lumière et de nuit.

S’il y a dans l'oeuvre de JeanBiès quelque chose d’un traité de savoir vivre en temps de détresse à la manière de Sénèque ou de Marc Aurèle, on y trouve aussi des pages qui se donne à lire comme de nécessaires prolégomènes aux exercices spirituels sans lesquels tout ce que notre entendement nous propose est destiné à s’évanouir aux premières brises. Or, ce ne sont point des zéphyrs mais d’assourdissants ouragans de crétinisation auxquels nous sommes exposés chaque jour, lavages de cerveau en bonne et due forme, étayés par les technologies de pointe. Le retour à l’essentiel passe ainsi à travers les frondaisons d’un simple retour au monde, au cosmos, comme disaient les Grecs, à « la simple dignité des êtres et des choses » comme disait le poète roman, car ce monde, s’il ne suffit point à lui-même s’offre à nous comme l’enluminure de l’écriture de Dieu.

Cette enluminure ne dit point l’essentiel mais l’environne et l’essentiel n’est point si despotique qu’il veuille la disparition de l’enluminure où il apparaît. D’où ces textes sur l’Alchimie intérieure, sur la religion de la beauté, la philocalie, les couleurs et les chants, les parfums et l’élégance des signes dont la beauté, pour les plotiniens que nous sommes, est une approche du Vrai : « Garder le seul sens littéral des enseignements, écrit Jean Biès, c’est finir par perdre même le sens littéral alors que leur lecture symbolique, relevant de l’ésotérisme, déploie une pluralité infinie de sens, enrichit de nombreux apports. La parabole du vin nouveau et des outres neuves montre que l’ésotérisme, - le vin, symbole de la connaissance éternelle renouvelée ici dans son énonciation,- reste toujours le même, cependant que les outres désignent les modalités d’accès à l’ésotérisme, les structure rituelles, les cadres théologiques. »

La perspective ouverte à une « gnose » ou un ésotérisme chrétien ne manquera pas de choquer les gnosimaques, qu’ils soient intégristes ou progressistes (et enclins, de ce fait, à discerner dans la gnose ou l’ésotérisme un périlleux élitisme « fascisant »). Or, la gnose, loin de toute outrecuidance, n’est autre que la contemplation de l’Intellect et l’abandon de l’âme à la souveraineté divine. A égale distance de l’arrogance de l’entendement humain et de l’arrogance des « vertus » qui escomptent, par quelque étrange marchandage, une récompense aux « bonnes œuvres » ; à égale distance de l’approbation « réaliste » de l’état de fait et de la négation du monde, la gnose chrétienne qui « célèbre l’harmonie et le rythme qui émanent du monde comme d’une lyre, l’immobile fuite des vagues, les vastes fleuves, le chant du vent » ( Grégoire de Naziance) apparaît à celui qui l’approche sans prévention comme le combat sans cesse repris contre ce nihilisme qui solidifie la doctrine ou hâte sa dissolution.

Entre le narcissisme religieux où l’homme s’adore lui-même à travers sa religion qu’il juge, bien sûr, la meilleure de toutes, et le syncrétisme du tout et du n’importe quoi, la gnose chrétienne serait ainsi la tierce voie, la voie droite de la reconnaissance d’un Logos universel (mais nullement universaliste) à travers la multiplicité des « demeures ». « Il y a plusieurs demeures dans la maison du Père » (Jean, XIV,2) A juste escient, Jean Biès cite l’Apologie de Justin : « Tous ceux qui ont vécu selon le Logos sont chrétiens, même s’ils ont passé pour athées, comme, chez les Grecs, Socrate, Héraclite et leurs semblables » ; ou encore Nicolas de Cuse : « A travers la diversité des Noms divins, c’est Toi qu’ils nomment, car tel Tu es, tel Tu demeure, inconnu et ineffable. »

Le passage entre ce « Dieu » qui n’est qu’un « Il », c’est à dire un « étant suprême » que rien, sinon son unité, ne distingue d’une idole, et ce Dieu, que nomme Nicolas de Cusa, qui est un « Tu », c’est là, exactement ce qui distingue la fausse gnose, l’arrogance du Moi, de la véritable gnose qui est effacement du Moi dans le resplendissement du Soi.

Jean Biès nous invite également à méditer, dans toutes ses conséquences, cette phrase de saint Thomas d’Aquin. « La puissance d’une Personne divine est infinie et ne peut se trouver limitée à quelque chose de créé. C’est pourquoi l’on ne doit pas dire qu’une personne divine ait assumé une nature humaine de sorte qu’elle n’ait pu en assumer une autre. » Loin d’être hérésiarque, la gnose chrétienne s’ordonne ainsi à cette phrase d’Origène : « Tout ce qui se voit est en relation avec quelque chose de caché, c’est-à-dire que chaque réalité visible est un symbole et renvoie à une réalité invisible à laquelle il se réfère. » L’apparence est apparition et cette apparition est l’acte d’être de Dieu qui est, selon la formule d’Angélus Silésius, comme « un Eclair dans un éclair ». Relevons encore cette citation de Saint-Ephrem de Syrie : « Une image du Père, tu l’as dans le soleil, du Fils dans son éclat, du Saint-Esprit, dans sa chaleur ; et pourtant, tout cela est un ».

Luc-Olivier d'Algange

Jean Biès, Des poètes et des dieux, De la littérature à la philosophie pérenne, éditions de L'Harmattan, 2025.



 

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15/10/2025

Prix des Quarante-Cinq 2025.

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19/08/2025

Luc-Olivier d'Algange, Vues sur Mishima:

三島写真集、日本版発売へ 没後50年、篠山さん撮影 - 読んで見フォト - 産経フォト

A propos de Mishima et ses masques de Stéphane Giocanti.

 

La plupart des biographies sont inutiles. A celui qui est entré dans une œuvre, qui a reconnu les songes, les idées, les passions d'un auteur, que lui importent les détails, souvent triviaux et communs, de sa vie. Presque toutes les biographies gagneraient à se résumer en deux mots : «  Il écrivit ». Des exceptions cependant demeurent - et les règles générales ne valent que pour les saluer - tel ce beau livre de Stéphane Giocanti, Mishima et ses masques, paru récemment aux éditions de L'Harmattan. Erza Pound disait que l'on ne peut lire un écrivain – et a fortiori, en parler – sans partager avec lui quelque trait commun, une expérience partagée, voire une part de la vie intérieure.

Stéphane Giocanti, s'il ne faille jamais à l'exactitude et à l'objectivité nécessaires, poursuit, dans cette biographie, le dessein de ses livres précédents consacrés à Maurras, Pierre Boutang ou T.S Eliot. De quoi est-il question dans une œuvre ? Quelles sont sa provenance et sa destination ? Quelles en sont les étapes décisives ? Autant d'interrogations auxquelles la critique littéraire, telle que la pratiquent généralement les Modernes, ne suffit à répondre.

Il ne suffit point, en effet, d'analyser et d'expliquer, il faut encore interpréter et comprendre, c'est à dire s'impliquer. L'auteur de Kamikaze d'été - ce court mais fulgurant roman, que Stéphane Giocanti, publia naguère aux éditions Pierre-Guillaume de Roux – pouvait, et devait, mieux que d'autres, répondre à cette exigence, et l'exiger de son lecteur même. «  Tout esprit profond  a besoin d'un masque » écrivait Nietzsche, - qui fut sans doute, parmi les auteurs d'Occident, avec Racine, Thomas Mann et Radiguet, celui exerça la plus grande influence sur Mishima, sans oublier, bien sûr, Oscar Wilde, que cite, à bon escient l'auteur de Mishima et ses masques :  «  la forme objective est en réalité la plus subjective. L'homme est moins lui-même lorsqu'il parle pour son propre compte. Donnez-lui un masque et il vous dira la vérité ».

L'oeuvre de Mishima accomplira, extrêmement, cette fusion de l'objectivité et de la subjectivité, de la vie extérieure et de la vie intérieure, du paysage et de l'âme qui, dans la tétralogie de La Mer de la fertilité, transmigre par l'exercice de la contemplation. C'est par le paysage qu'elle voit que l'âme peut devenir volatile et se réincarner. Kenneth White, voyageur à travers les paysages en quête d'un territoire où, je le cite, «  le temps se convertit en espace, où les choses apparaissent dans toute leur nudité et où le vent souffle anonyme » citera Mishima : «  Le  "Je" qui va m'occuper ne sera pas le "Je" qui se rapporte strictement à l'histoire de ma personne mais autre chose... Réfléchissant à la nature de ce "Je", je fus amené à conclure que le "Je" en question correspondait très précisément à l'espace que j'occupais physiquement »

Le masque n'est pas seulement posé sur le visage pour le révéler, c'est-à-dire pour le revoiler de sa vérité inconnue, mais sur le monde lui-même dont l'écrivain veut atteindre la vérité intime, « le feu central de l'être » selon la formule de Dominique de Roux. Parlant du style d'un de ses Maîtres, Kyoka Izumi, Mishima évoque « son vocabulaire aussi riche que la mer » et « ses phrases imperméables comme la roche » «  A la réalité ( un pont, une forêt, des champs) Mishima, écrit Stéphane Giocanti, surimpose des fragments d'univers seconds qui demeurent malgré tout en continuité avec elle ». Ces univers contigus seront au principe de la transmigration du personnage central de La Mer de la Fertilité, et le principe de son art romanesque, qui s'avère être ainsi une expérience métaphysique, proche de certains courants du bouddhisme ésotérique.

Si évidente que soit l'influence sur Mishima de la littérature occidentale, et si occidentalisé voulut-t-il parfois paraître dans quelques de ses masques, le livre de Stéphane Giocanti plonge dans les racines les plus profondes de la culture japonaise, aventure inédite, en France, et passionnante. Au caractère « disruptif » de l'Occident, à son sens de la représentation, Mishima oppose la continuité des règnes telle que la perçoit la tradition japonaise et, plus encore les traditions bouddhistes de l'Inde et de la Thaïlande dont il eut, comme en témoigne le troisième volume de sa tétralogie, une connaissance profonde. Sa fascination pour l'Occident – autrement dit, la modernité globale, dont il saisit, mieux que personne, les tenants et les aboutissants, suscite précisément chez lui une volonté de lui résister, en toute connaissance de cause.

S'il lui faut vivre dans le monde instauré par l'ère Meiji, antihéroïque, pudibonde et commerciale, c'est en gardant au cœur l'idéal de « sauver ici-bas et au-delà l'intégralité de la Beauté ». « Mishima, écrit Stéphane Giocanti, fut bouleversé par l'accélération des changement au Japon : affadissement et vulgarité des mœurs, obsession de l'argent, de la consommation et de la réussite économique , sentiment d'abêtissement général. » Qu'en sera-t-il de ceux qui auront disparu dans la mémoire de ceux qui demeurent ? Qu'en sera-t-il d'un monde où le chemin profond semble perdu, où toute trajectoire est définie d'avance ? Qu'en est-il de la fatalité ? Qui viendra après nous comme nous sommes venus après ceux qui portaient un monde oublié, mais qui nous tient à cœur, comme une pointe exquise, une souffrance, promesse de suavité ? Qu'en est-il de la postérité ? Le livre de Stéphane Giocanti, qui est un livre engagé, suscite ces questions.

Lorsque nos Maîtres auront disparus , ceux qui ne furent guère leurs familiers et ne leur portèrent qu'une attention médiocre, se vanteront de les avoir connus sans prendre le risque d'être contredits. La postérité est une feinte et une fuite, - et même la vie : nous ne vivons nos plus beaux moments que rétrospectivement et continuons, dans le présent, à passer à côté des êtres et des choses. L'oeuvre de Mishima est une révolte radicale contre cette fatalité. S'il oppose une fatalité à une autre, ce sera celle de se saisir de sa propre mort dans le feu d'un grand soleil rouge, afin de ne pas être dépossédé, de rassembler, dans sa pointe extrême, toute la vie et toute la mort.

« Mishima, écrit Stéphane Giocanti, pense par métaphores dans la mesure où celles-ci traduisent son intuition sans passer par les progressions ordinaires de la logique rationnelle ». La métaphore est alors épiphanie, manifestation, «  mer allée avec le soleil », selon la formule de Rimbaud. Une juste métaphore est un acte magique qui ouvre le monde et abolit la distinction entre le monde intérieur et le monde extérieur, et nous donne ainsi la chance de résister à l'avilissement de la pensée par représentation. Par l'amitié stellaire dont il témoigne, le livre de Stéphane Giocanti nous donne la possibilité de comprendre , par delà le nihilisme, la plus plus secrète et et la plus ardente corrélation du Tragique et de la Joie.

L'erreur serait de penser que ce livre clôt le sujet, et qu'il suffirait de de ranger , avec l'oeuvre de Mishima dans le rayonnage des classiques dont nous n'attendons plus rien plus rien, sinon la satisfaction de l'avoir reconnue à sa juste valeur. Le livre de Stéphane Giocanti appelle au contraire à une suite à donner, - dans la littérature comme dans la vie. Une suite qui commencerait par exemple par la traduction des œuvres inédites évoquées et commentées, et celles encore de ceux qui furent, dans la littérature japonaise, de la période médiévale jusqu'à nos jours, ses « maîtres et complices ». Il y faudrait des traducteurs-poètes, tel Armel Guerne, qui écrivit à propos de Melville, ces phrases qui conviendraient aussi, au suprême, à Mishima : «  Quand le poète est dévoré par la poésie, quand le créateur devient lui-même la monture de ce qu'il a créé, quand il meurt sous sa créature ( dont il connaît seul et ne connaît pas la véritable mesure), quand au cœur même de la création, il tombe en combat singulier pour et par l'oeuvre qu'il va laisser, c'est alors aux portes de l'éternité qu'il touche. Et l'oeuvre est faite pour durer. »

 

Luc-Olivier d'Algange

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26/07/2025

Où il est question des "Droits de l'âme", éditions de L'harmattan:

 à partir de la mn 12: 


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06/07/2025

Stéphane Barsacq, à propos du Chant de l'orage lumineux, éditions de L'Harmattan, collection Théôria, 2025

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"Je tiens à écrire tout le bien que je pense du livre de Luc-Olivier d'Algange. Poète de la pensée, doté d'une pensée de la poésie, cet auteur a le privilège de pouvoir compter sur l'avenir, qui le placera, non au premier rang de notre temps, mais à l'avant-garde de celui de demain, où on le lira dans le dialogue qu'il ouvre, une main tendue à Hölderlin, l'autre au jeune homme ou à la jeune femme encore à naître qui le découvrira. Il est question du haut chant de l'âme, lorsque celle-ci se saisit d'elle-même, et renvoie non son image, mais le monde, quand il mérite ce nom, et l'irisation de ses teintes. Nul désespoir, nulle violence, une puissance qui se domine, une joie qui se conquiert, l'assurance d'un combat en vue de l'accord suprême, et par-dessus tout la musique qui rythme l'action, il y va d'une grande oeuvre."

Stéphane Barsacq

Le Chant de l'Orage lumineux, éditions de l'Harmattan. 126 pages, 14 euros. 

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07/06/2025

Le chant de l'orage lumineux, éditions de L'Harmattan, 2025, extrait:

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Cesserai-je un jour de désirer
cette transparence de la mémoire, cette nuit en laquelle
telle une douce joie,
s'assombrit la beauté jusqu'à l'extase ? Et telle une fragile
silhouette qui s'éloigne dans les entrelacs de l'air,
flamme légère, à peine rêvée,
solitaire et pure et fière
sans nul abri en ce monde
exposée au bonheur d'être, elle revenait vers moi
Divine Anamnésis. Il n'est point de mérite ni de gloire
à demeurer fidèle. Le jour qui se brise dans la nuit
d'un autre été magnifique annonce
la venue. Nous savons que nos errances nous conduisent.
Vive nostalgie,
Jardins inventés dans cette pâleur d'écume
lorsque la pluie tombe du chant du ciel, de sa hauteur
qui si passionnément refuse la mort
Ainsi venaient à nous
au-dessus de nos têtes,
les palmes brillantes de la tristesse de l'été…
Ainsi les jardins, l'ombre, les racines, les fleurs
qui semblaient appartenir à d'autres siècles,
d'autres mondes
comme les hiéroglyphes de civilisations futures,
évoquant d'autres pierres, d'autres lumières…
Et tout cela cependant si proche
dans les bannières de la pluie et du vent…
Encore et toujours.
Comment être vivant
dans cette solitude de toute chose,
cette solitude à peine troublée
par le pressentiment d'une soumission à l'ordre
injuste des étoiles ? Et nous devinions soudain
que nos jours sont perdus dans ces demeures
perdus,
sous les voiles tendues
entre l'air et l'éther…
Nous devinions
et de cette divination âpre comme le suc
des fruits immatures, une grande
passion nous venait,
une grande divagation
inaccessible nous venait,
épée unie à l'éternité de son rêve miroitant,
soudaine volonté d'être,
ardente et légère volonté
tombée de l'ombre haute comme une immobilité
depuis longtemps
attendue, désirée
et nous demeurions nous aussi immobiles,
impassibles,
face à cet automne maritime qui rendit nos demeures
à la fois si capiteuses et si désolantes…
Quelle douce nuit s'inclinait
sur la terre brillante ! Quelle douce Apparence
devant laquelle notre orgueil enfin
pouvait capituler car enfin le ciel immense
traversait notre pauvreté, notre attente
et déchirait ces nuages et ces ombres. Enfin.
Je recueillais en moi cette miséricordieuse lumière,
cette transparence
de la mémoire
que je désirais.

Encore et toujours survenue,
mémoire de nos rêves et de nos rives,
cieux vivants dans l'altération des couleurs
jusqu'à ce jour de ton visage d'une parfaite pureté.
Jamais mon âme ne fut lasse,
jamais
dans ces branches embrasées du vent côtoyant l'éther,
jamais mon âme ne fut lasse de cette douceur.
La mémoire déployait ses paroles,
ses pluies,
de telle sorte qu'un recueillement de l'âme
encore toujours survenue
donnait à l'immense abandon
cette fraîcheur du sommeil dont les frondaisons
logent des oiseaux
au cœur battant…
Encore et toujours, grande beauté mienne
à jamais dans toute mémoire profuse ou déserte
quand l'antique malheur et les larmes
cèdent devant le découragement
du bonheur embelli par sa défaite :
c'est la grâce du retour
dont toute nostalgie nous hante et nous délivre
de toute hantise…
Brillante
et sûre,
aimée de toute chose qui ne consent point,
brillante
à la pointe de cette virtuosité native de l'être
qui ne consent point
mais désire…
Brillante et pure
dans les méandres majestueux d'autres siècles et d'autres mondes…

Il s'en fallut de peu qu'ensembles le lointain
et le proche
ne s'abolissent
dans cette couronne de mélancolie
que ce très-haut ciel d'automne fit tomber sur nos fronts…
Sur nos fronts
et sur les horizons mêmes de notre parole
comme un silence, couronne d'un grand silence
d'une royauté muette. Il s'en fallut
d'une coque d'amande, d'un murmure, - ô joie
secrète - ou mémorable tonalité d'oubli,
chose infime,
seconde d'or
honneur de l'imperceptible
beauté soudaine
qui nous sauve !

Cesserai-je un jour de désirer cette splendeur ?
Ce soir
la mer et le ciel
et cette joie mémorable
dont la nuit de l'âme nous illumine !
Quel oubli divin
à la pointe de cette allégresse impérieuse
plus haute que le don plus haute que l'espoir
de toute ramure dans le vent,
plus haute
et plus légère,
hôte des nues,
prophétesse !
La nostalgie fut cette lucide destruction du possible, niant l'hélas,
la vertu cachée de l'obscurcissement,
son ombre renégate,
afin qu'élue,
colombe vive dans le matin elle surgisse et nous sauve !
Cesserai-je un jour d'attendre cet instant ?

Les voiles s'éloignaient,
les tempes étaient bruissantes, j'entendais
d'autres êtres et d'autres mondes, l'esprit ailleurs…
J'entendais ces couleurs
qui sont notre patrie,
profondes couleurs du Sud
qui disparaissent au crépuscule
dans la pureté de leurs méandres,
l'esprit ailleurs… Et ces ombres teintes d'oubli,-
selon la mystérieuse alchimie, se balançaient dans le vent
jusqu'au front de la mer
Iles dans le ciel !
Promontoires ! Ma mémoire embellie !
Les clartés recueillies dans les feuilles
d'autres siècles et d'autres mondes…
Comment douter de ce plus grand abandon du lointain
de ces jardins qui renoncent ? Ce soir, en vérité,
la mer et le ciel…
Ce Soir en vérité
comme les voix adoucies
alors que l'ardente soif en nous demeure
et la nostalgie comme une promesse intense
au cœur de tout sommeil
et de toute mémoire épargnée, avec ce désir
d'être sauvé ! Me voici
devant toi, mes souvenirs
sont des terrasses ouvertes sur le lointain.
Eclate la fanfare du ciel nu ! le lilas universel du Soir
dont je reconnais enfin la sensation et la beauté,
mais presque avec désinvolture,
- ainsi qu'il convient à l'apogée du bonheur -,
car le pouvoir du Chant est cette folie de l'air
qui tournoie
au plus proche
tournoie et m'entraîne devant toi,
où je désire demeurer.

Et quelles nuits pour la gloire nous traversâmes ! Ce verbe
qui fleurissait dans le combat
des siècles et des mondes
ce verbe à la source
de mon propre commencement comme une hésitation vertigineuse
n'allait-il point me faire défaut, soudain,
telle une réponse oubliée ? O nudité de l'âme,
ma gloire et ma détresse.
Ces nuits furent vastes et d'or
dans l'esprit comme un manteau flottant
derrière les coursiers furibonds, sauvages
allant au-devant du battement du silence
et du souvenir d'une toute puissance aimée,
d'une toute-puissance
aimée
et légitime
dans cette nuit profonde et légère que nous traversions
légère et nue
toute-puissance,
sous les frontons de la nuit notre refuge !
Ailleurs
les frivoles pensées ! Ailleurs
dans d'autres rêves et d'autres mondes !
Je t'aimais uniquement.
Et la nuit était ce visage paisible,
cette harmonie, ce parfum
que nous apportions au sacre de la pensée légère.
Belles furent ces pensées, nos sœurs
comme de légères oliveraies bruissantes dans la nuit.

Il fut un jour où je feignis
ne point comprendre la terrestre raison.
J'aimais l'arche des couleurs,
l'alchimie des songes
Mon âme fut l'instant,
vif épicentre d'un cyclone régnant sur les cendres
d'autres mondes. L'esprit ailleurs
je prenais pour guide des visages
d'une insoutenable beauté.
Les apparences trompeuses ne m'effrayaient point. Ma colère
était angélique…
Paraître fut le roi de sa propre légende
dans la fureur construite des ubiquités.
Ma science figurait une fresque oublieuse sur les rives
d'un fleuve d'oubli…
Tels furent les artifices pour traverser
cette nuit hautaine et tardive,
et sainte
pour des raisons que je ne pouvais comprendre
et qui pourtant m'envahissaient, m'enivraient
comme un orage lumineux, une Annonciation !
J'évoquais, pour comprendre, les secrets
et les rites de mon enfance. J'évoquais
les Anges et les Dieux. La beauté religieuse de l'Instant
éclipsait les paradis perdus.

J'attendais en vérité,
dans la fragilité d'autres êtres et d'autres mondes
j'attendais une Muse qui daignât m'apprendre
l'extrême ultra-marine de l'hiéroglyphe croisé !
Muse attentive
dont la science est l'oracle des règnes de l'espérance,
Muse connue d'autres êtres et d'autres mondes,
qui naviguent
l'esprit ailleurs
épris de la science de l'Oracle ! Tout
ce que nous attendons en vérité
est ici
dans cette chambre aux volets clos où l'Ange de la présence
déploie
la grâce d'un Orient éclaboussé de couleurs et de rires…
Tout ce que nous aimons est au plus proche
(avec son plus vaste Ailleurs ) dans cette chambre
opaline et profonde
où le sommeil est le prodige des libellules
où la lumière
est semblable aux colonnes de la fin du monde…
Et l'énigme de cette image architecturale résonnait en moi…
Telle ce jour où je feignis ne point comprendre
la terrestre raison ! Ce jour
en d'autres lieux et d'autres temps, - et comment dire
l'ici-même ? -
dans cette chambre immobile corbeille des clartés
qui, au-dehors resplendissent
telles une énigme dont on se souvient
une vibrante image qui surgit,
s'inscrit
mais que la terrestre raison feint de ne point comprendre.
Un grand bonheur grandissait en moi,
un bonheur ancien et nouveau,
à la ressemblance de cette énigme qui nous saisit.
Cesserai-je, un jour
d'en désirer le juste triomphe ? Et cette jeunesse
perdue et retrouvée
dans la demeure suspendue des corps ardents, glorieux
dont le même néant est soleil d'adversité ?
Cesserai-je un jour
d'en dire le lointain fugitif,
l'insaisissable éloge de sa beauté grandissante, sa violente et cruelle
et mélancolique tendresse dont d'autres mondes et d'autres êtres
dans le ciel très-haut
gardent la mémoire et l'énigme ?
Cesserai-je ( un jour ) d'en désirer
l'étendue verte sous les plumes de la nuit et du jour ?
D'en convoiter l'essence ?
Et mon âme,
de quelles régions issues
de quels repos, âges, absences
reviendrait-elle nous dire
qu'il ne reste à la pauvreté et à l'exil
que le reproche étourdissant des nues…
Cesserai-je un jour
de m'éveiller
dans l'éveil
avec ce cœur battant ?
Le grand honneur sera de n'y point consentir.

 

Le Chant de l'orage lumineux, éditions  l'Harmattan, collection Théôria, 2025, 126 pages. 14 euros. 

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15/05/2025

Hommage à Roger Nimier, extrait de Les Droits de l'Ame, éditions de L'Harmattan:

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Hommage à Roger Nimier

 

Roger Nimier fut sans doute le dernier des écrivains, et des honnêtes gens, à être d'une civilisation sans être encore le parfait paria de la société; mais devinant cette fin, qui n'est pas une finalité mais une terminaison.

Après les futilités, les pomposités, les crises anaphylactiques collectives, les idéologies, viendraient les temps de la disparition pure et simple, et en même temps, des individus et des personnes. L'aisance, la désinvolture de Roger Nimier furent la marque d'un désabusement qui n'ôtait rien encore à l'enchantement des apparences. Celles-ci scintillent un peu partout dans ses livres, en sentiments exigeants, en admirations, en aperçus distants, en curiosités inattendues.

Ses livres, certes, nous désabusent, ou nous déniaisent, comme de jolies personnes, du Progrès, des grandes abstractions, des généralités épaisses, mais ce n'est point par une sorte de vocation éducative mais pour mieux attirer notre attention sur les détails exquis de la vie qui persiste, ingénue, en dépit de nos incuries. Roger Nimier en trouvera la trace aussi bien chez Madame de Récamier que chez Malraux. Le spectre de ses affections est large. Il peut, et avec de profondes raisons, trouver son bien, son beau et son vrai, aussi bien chez Paul Morand que chez Bernanos. Léautaud ne lui interdit pas d'aimer Péguy. C'est assez dire que l'esprit de système est sans prise sur lui, et que son âme est vaste.

On pourrait en hasarder une explication psychologique, ou morale. De cette œuvre brève, au galop, le ressentiment qui tant gouverne les intellectuels modernes est étrangement absent. Nimier n'a pas le temps de s'attarder dans les relents. Il va à sa guise, voici la sagesse qu'il nous laisse. Ses quelques mots pointus, que l'on répète à l'envie, et que ses fastidieux épigones s'efforcent de reproduire, sont d'un piquant plus affectueux que détestateur. Pour être méchant, il faut être bien assis quelque part, avec sa garde rapprochée. Or le goût de Roger Nimier est à la promenade, à l'incertitude, à l'attention. Fût-ce par les méthodes de l'ironie, il ne donne pas la leçon, mais invite à parcourir, à se souvenir, à songer, - exercices dont on oublie souvent qu'ils exigent une intelligence toujours en éveil. Son goût n'est pas une sévérité vétilleuse dissimulée sous des opinions moralisatrices, mais une liberté exercée, une souveraineté naturelle. Il ne tient pas davantage à penser comme les autres qu'il ne veut que les autres pensent comme lui, puisque, romancier, il sait déjà que les autres sont déjà un peu en lui et lui dans les autres. Les monologues intérieurs larbaudiens du Hussard bleu en témoignent. Nimier se défie des représentations et de l'extériorité. Sa distance est une forme d'intimité, au rebours des familiarités oppressantes.

L'amour exige de ces distances, qui ne sont pas seulement de la pudeur ou de la politesse mais correspondent à une vérité plus profonde et plus simple: il faut aux sentiments de l'espace et du temps. Peut-être écrivons nous, tous, tant bien que mal, car nous trouvons que ce monde profané manque d'espace et de temps, et qu'il faut trouver quelque ruse de Sioux pour en rejoindre, ici et là, les ressources profondes: le récit nous autorise de ses amitiés. Nul mieux que Roger Nimier ne sut que l'amitié est un art, et qu'il faut du vocabulaire pour donner aux qualités des êtres une juste et magnanime préférence sur leurs défauts. Ceux que nous admirons deviendront admirables et la vie ressemblera, aux romans que nous écrivons, et nos gestes, aux pensées dites « en avant ». Le généreux ne jalouse pas.

Il n'est rien de plus triste, de plus ennuyeux, de plus mesquin que le « monde culturel », avec sa moraline, son art moderne, ses sciences humaines et ses spectacles. Si Nimier nous parle de Madame Récamier, au moment où l'on disputait de Mao ou de Freud, n'est-ce pas pour nous indiquer qu'il est possible de prendre la tangente et d'éviter de s'embourber dans ces littératures de compensation au pouvoir absent, fantasmagories de puissance, où des clercs étriqués jouent à dominer les peuples et les consciences ? Le sérieux est la pire façon d'être superficiel; la meilleure étant d'être profond, à fleur de peau, - « peau d'âme ». Parmi toutes les mauvaises raisons que l'on nous invente de supporter le commerce des fâcheux, il n'en est pas une qui tienne devant l'évidence tragique du temps détruit. La tristesse est un péché.

Les épigones de Nimier garderont donc le désabusement et s'efforceront de faire figure, pâle et spectrale figure, dans une société qui n'existe plus que pour faire disparaître la civilisation. La civilisation, elle, est une eau fraîche merveilleuse tout au fond d'un puits; ou comme des souvenirs de dieux dans des cités ruinées. L'allure dégagée de Roger Nimier est plus qu'une « esthétique », une question de vie ou de mort: vite ne pas se laisser reprendre par les faux-semblants, garder aux oreilles le bruit de l'air, être la flèche du mot juste, qui vole longtemps, sinon toujours, avant son but.

Les ruines, par bonheur, n'empêchent pas les herbes folles. Ce sont elles qui nous protègent. Dans son portrait de Paul Morand qui vaut bien un traité « existentialiste » comme il s'en écrivait à son époque (la nôtre s'étant rendue incapable même de ces efforts édifiants), Roger Nimier, après avoir écarté la mythologie malveillante de Paul Morand « en arriviste », souligne: « Paul Morand aura été mieux que cela: protégé. Et conduit tout droit vers les grands titres de la vie, Surintendant des bords de mer, Confident des jeunes femmes de ce monde, Porteur d'espadrilles, Compagnons des vraies libérations que sont Marcel Proust et Ch. Lafite. »

Etre protégé, chacun le voudrait, mais encore faut-il bien choisir ses Protecteurs. Autrefois, les tribus chamaniques se plaçaient sous la protection des faunes et des flores resplendissantes et énigmatiques. Elles avaient le bonheur insigne d'être protégées par l'esprit des Ours, des Lions, des Loups ou des Oiseaux. Pures merveilles mais devant lesquelles ne cèdent pas les protections des Saints ou des Héros. Nos temps moins spacieux nous interdisent à prétendre si haut. Humblement nous devons nous tourner vers nos semblables, ou vers la nature, ce qui n'est point si mal lorsque notre guide, Roger Nimier, nous rapproche soudain de Maurice Scève dont les poèmes sont les blasons de la langue française: « Où prendre Scève, en quel ciel il se loge ? Le Microcosme le place en compagnie de Théétète, démontant les ressorts de l'univers, faisant visiter les merveilles de la nature (...). Les Blasons le montrent couché sur le corps féminin, dont il recueille la larme, le soupir et l'haleine. La Saulsaye nous entraîne au creux de la création dans ces paradis secrets qui sont tombés, comme miettes, du Jardin royal dont Adam fut chassé. »

Hussard, certes, si l'on veut, - mais pour quelles défenses, quelles attaques ? La littérature « engagée » de son temps, à laquelle Nimier résista, nous pouvons la comprendre, à présent, pour ce qu'elle est: un désengagement de l'essentiel pour le subalterne, un triste "politique d'abord" (de Maurras à Sartre) qui abandonne ce qui jadis nous engageait (et de façon engageante) aux vertus mystérieuses et généreuses qui sont d'abord celles des poètes, encore nombreux du temps de Maurice Scève: « Ils étaient pourtant innombrables, l'amitié unissait leurs cœurs, ils inspiraient les fêtes et décrivaient les guerres, ils faisaient régner la bonté sur la terre. » De même que les Bardes et les Brahmanes étaient, en des temps moins chafouins, tenus pour supérieurs, en leur puissance protectrice, aux législateurs et aux marchands, tenons à leur exemple, et avec Roger Nimier, Scève au plus haut, parmi les siens.

Roger Nimier n'étant pas « sérieux », la mémoire profonde lui revient, et il peut être d'une tradition sans avoir à le clamer, ou en faire la réclame, et il peut y recevoir, comme des amis perdus de vue mais nullement oubliés, ces auteurs lointains que l'éloignement irise d'une brume légère et dont la présence se trouve être moins despotique, contemporains diffus dont les amabilités intellectuelles nous environnent.

Qu'en est-il de ce qui s'enfuit et de ce qui demeure ? Chaque page de Roger Nimier semble en « répons » à cette question qui, on peut le craindre, ne sera jamais bien posée par l'âge mûr, par la moyenne, - dans laquelle les hommes entrent de plus en plus vite et sortent de plus en plus tard, - mais par la juvénilité platonicienne qui emprunta pendant quelques années la forme du jeune homme éternel que fut et demeure Roger Nimier, aimé des dieux, animé de cette jeunesse « sans enfance antérieure et sans vieillesse possible » qu'évoquait André Fraigneau à propos de l'Empereur Julien.

Qu'en est-il de l'humanité lorsque ces fous qui ont tout perdu sauf la raison régentent le monde ? Qu'en est-il des civilités exquises, et dont le ressouvenir lorsqu’elles ont disparu est exquis, précisément comme une douleur ? Qu'en est-il des hommes et des femmes, parqués en des camps rivaux, sans pardon ? Sous quelle protection inventerons-nous le « nouveau corps amoureux » dont parlait Rimbaud ? Nimier écrit vite, pose toutes les questions en même temps, coupe court aux démonstrations, car il sait que tout se tient. Nous perdons ou nous gagnons tout. Nous jouons notre peau et notre âme en même temps. Ce que les Grecs nommaient l'humanitas, et dont Roger Nimier se souvient en parlant de l'élève d'Aristote ou de Plutarque, est, par nature, une chose tant livrée à l'incertitude qu'elle peut tout aussi bien disparaître: « Et si l'on en finissait avec l'humanité ? Et si les os détruits, l'âme envolée, il ne restait que des mots ? Nous aurions le joli recueil de Chamfort, élégante nécropole où des amours de porphyre s'attristent de cette universelle négligence: la mort ».

Par les mots, vestiges ultimes ou premières promesses, Roger Nimier est requis tout aussi bien par les descriptifs que par les voyants, même si « les descriptifs se recrutent généralement chez les aveugles ». Les descriptifs laisseront des nécropoles, les voyants inventeront, comme l'écrivait Rimbaud « dans une âme et un corps ». Cocteau lui apparaît comme un intercesseur entre les talents du descriptif et des dons du voyant, dont il salue le génie: «Il ne fait aucun usage inconsidéré du cœur et pourtant ses vers ont un caractère assez particulier: ils semblent s'adresser à des humains. Ils ne font pas appel à des passions épaisses, qui s'essoufflent vite, mais aux patientes raisons subtiles. Le battement du sang, et c'est déjà la mort, une guerre, et c'est la terre qui mange ses habitants ».Loin de nous seriner avec le style, qui, s'il ne va pas de soi, n'est plus qu'un morose « travail du texte », Roger Nimier va vers l'expérience, ou, mieux encore, vers l'intime, le secret des êtres et des choses: « Jean Cocteau est entré dans un jardin. Il y a trouvé des symboles. Il les a apprivoisé. »

Loin du cynisme vulgaire, du ricanement, du nihilisme orné de certains de ses épigones qui donnent en exemple leur vide, qui ne sera jamais celui des montagnes de Wu Wei, Roger Nimier se soucie de la vérité et du cœur, et de ne pas passer à côté de ce qui importe. Quel alexipharmaque à notre temps puritain, machine à détruire les nuances et qui ne connaît que des passions courtes ! Nimier ne passe pas à côté de Joseph Joubert et sait reconnaître en Stephen Hecquet l'humanité essentielle (« quel maître et quel esclave luttant pour la même cause: échapper au néant et courir vers le soleil ») d'un homme qui a « Caton pour Maître et Pétrone pour ami. » Sa nostalgie n'est pas amère; elle se laisse réciter, lorsqu'il parle de Versailles, en vers de La Fontaine: « Jasmin dont un air doux s'exhale/ Fleurs que les vents n'ont su ternir/ Aminte en blancheur vous égale/ Et vous m'en faites souvenir ».

On oublie parfois que Roger Nimier est sensible à la sagesse que la vie et les œuvres dispensent « comme un peu d'eau pris à la source ». La quête d'une sagesse discrète, immanente à celui qui la dit, sera son génie tutélaire, son daemon, gardien des subtiles raisons par l'intercession de Scève: « En attendant qu'à dormir me convie/ Le son de l'eau murmurant comme pluie ».

Luc-Olivier d'Algange

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26/04/2025

Au ressouvenir d'Empédocle, poème:

 

 

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Au ressouvenir d'Empédocle 



Ce labyrinthe est léger

et ses teintes profondes et douces

comme de pures pensées.

Le regard sait

la hauteur qui s'incline

où l'ombre aborde avec la mémoire des sables.

Nous savons cette antistrophe de limpidité

dont le heurt resplendit sur nos lèvres.

 

Terrestre voyageur, tu viens avec la pluie.

Ta force fut cette âme nommée,

cette heure très-ancienne sur le rivage.

Ou bien lorsque les déesses

parent de leurs tristes reflets les âmes mélodieuses,

tu te souviens des contrées blanches et fécondes…

 

Cette beauté te fut une halte

où flamboyait l'ivresse du jour qui s'achève,

cette beauté longeant la rive

des pins et des genévriers,

songeant comme une ondulation du vent

à la ténèbre apparue,

dans le bronze frappé,

au saphir moissonné par l'azur

lorsque les flammes de Perséphone

sont les fleurs d'une autre patrie…

 

Nous éveillerons ce silence

comme une torche,

nous raviverons la bataille.

Nous préciserons les périls

dans la nudité constellée des Cyclades,

sous l'attentive nuée,

dans l'accord des voiles qui se tendent,

nous nous éveillerons…

 

Hymnes et lyres de clartés !

Quelle victoire sera dite ?

Ce printemps, le vol dévoile le dédale de l'air.

 Ce printemps, la victoire est le ciel.

L'essor fut un long ondoiement du Chœur. 

Les astres sifflaient près de nos tempes

dans l'invisible et le désir donnait

à notre hardiesse le don de l'accalmie.

Que de tempêtes courbées, dociles,

assagies dans nos têtes !

S'il faut un Nom pour cette victoire,

nous la dirons élue pour l'Empire du monde !

 

Celui qui fut nommé s'éveilla

dans notre âme dormante,

son ombre sous le ciel d'Agrigente

de lumière nous inonda.

La sagesse à grande gorgée nous enivrait.

Et de toutes nos fautes nous renaquîmes,

de toutes nos fautes et de toutes nos espérances,

du vertige immense de nos cruautés

et de nos douceurs portant l'effigie tardive,

du vertige vermeil,

dont l'infini recueille le faste et le néfaste,

nous renaquîmes,

inexprimés et véridiques,

semblables aux hommes aventureux

sculptés par la fièvre et des grandeurs lointaines ! 

De quel souvenir de races odysséennes,

notre nostalgie s'emporta,

et de quel emportement

nous renaquîmes à la fierté d'être ?

Souvenir d'audaces aux ailes de métal azuré,

souvenir de promptitudes aimées…

Quel nom donnerai-je à vos crinières abstraites ?

Quelles ombres pusillanimes éloignerai-je du seuil sacré ?

De quelles épouvantes et de quelles hontes bues

trouverai-je la force experte qui,

dans le déclin même du soleil,

suivant du regard son parcours

descendant sur les contrées abandonnées,

élève encore comme un pressentiment d'ivresse

dans la vendange refusée,

         les belles nervures des feuilles,

         les entrelacs des abeilles d'or ?

 

Ai-je nommé l'essor ?

La parole me fut elle arrachée à la lisière de la pensée ?

Qu'entendre dans nos entendements vides,

sinon l'infini et la totalité du monde ?

Se perdre et renaître, la terre danse !

 

Telle moins lourde qu'un phalène,

son or et sa rougeur de sables…

Telle, moins lourde que nos âmes, le cœur des roches ! 

Ce printemps en vérité fut lave et guirlandes de volcan,

aigle dédoublé au fronton d'un temple bleu !

 

Mais quelle tristesse nous menace ?

Je dis: le nom du dieu engendre son silence

et tout est sauvé.

Nous suffoquons

de la beauté reconnue sous les constellations rougeoyantes !

Que notre oubli même nous sauve,

fol espoir, et rien n'est perdu !

Qu'entendre dans nos entendements vides,

 sinon la lente mélopée du roi

subjugué par son désir d'être ?

Rien n'est perdu, ce n'était qu'un ensorcellement noir,

un fétu d'obscurité que roulent les vagues de l'aurore ! 

Nous trouble

ce brin de la désinvolture amie

dans le soir où l'ivresse vert-bleu des regards

s'accorde avec la ténébreuse pupille du dieu

 dont le nom attire les soleils, les raisins,

et les cieux entre nos paumes.

Telle est la limite, telle est notre conquête…

Le Temps n'est plus qu'une vague amie

dont le murmure accompagne

la Sapience consolatrice des fleurs.

Telle est la limite: notre prière est plus haute.

 

Nous scrutons sur la mer

les mille figures ingénues

que le sommeil de la nature

laisse à sa surnaturelle lumière.

 

                                              

Car de cet entendement aux lames profondes

nous fûmes les Servants.

En témoignent nos houleuses Destinées !

L'enfance fut l'eau, le pain, la terre et la lumière

et l'infini situé dans les groseilles fraîches de rosée.

Par quel obscurcissement du langage

notre âme s'est-elle éloignée de ce Jour ?

Les métaphores existent:

elles ne sont point de notre pensée.

Elles vivent au-dehors, entre les mondes,

et le sensible s'en émerveille.

 

L'intelligible beauté est aujourd'hui

la recouvrance du langage,

et ce monde me parle comme à l'esprit

 des secrètes valeurs de la prière !

Un sentiment d'être défaille dans une connaissance plus haute,

comme entre le zénith et le nadir

le sillage silencieux de l'instant,

sa poussière de pluie lumineuse… 

Cette autre région nous saisissait

et dans son vide parfait se déploie

l'enchantement du monde !

Gloire non soumise, son nom s'irise dans le silence…

Ai-je nommé, ai-je oublié ?

L'évidence souveraine s'empare de l'horizon

que le bonheur

voile de ses champs de pluie.

Pâques amoureuses,

l'âme surgit comme un corps dans le petit matin.

Il va sous les nuées éloquentes,

s'en revient vers sa patrie,

toute capitulation s'est effacée de son empreinte !

 

L'invisible sceau interroge la proximité extrême,

à portée d'un visage en miroir d'eau,

à portée d'un nom dont la distance aimée est l'hôte,

et l'intuition s'avive dans la saveur de l'air.

Dans l'assomption marine ,

cette farouche et calme

dont le début du monde éclabousse notre bonheur d'être.

 

Rien n'est perdu.

Il suffit de s'attarder comme un dieu

dans l'heure du matin…



Luc-Olivier d'Algange

 

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22/04/2025

L'Ange de la Face, poème, in memoriam Ezra Pound, suivi de sa traduction en espagnol :

 

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L'ANGE DE LA FACE

 

Et comme jamais, la syzygie de la lumière;

elle chantera de nouveau

            regardant la mer inoubliable de la cinquième dynastie

et dans le souvenir de la forme dorienne d'Hélios

            ou encore au coeur du nocturne végétal....

Alors ils arrivèrent à Oxalhunca,

mais ce furent eux qui donnèrent les noms aux districts, aux puits, aux villes...

Dépouillés des insignes, nous errions

sous les aspects ténébreux, les surplis de la flamme noire

car les temps sont venus de tout dire !

" Anna Livia ! je veux tout savoir d'Anna Livia !"

Et de la liturgie astrale des Sabéens,

            et d'Amon-Ré

            et des prêtres de Hiéropolis...

Issus du labyrinthe des clartés et des fraîcheurs du deuxième crépuscule avant la fin,

            nous souvenant

des hommes-lumière de la Sveta-dvipa, l'Ile blanche dont l'éclat ressemble à la

splendeur manifestée du soleil lorsqu'approche le moment

de la dissolution de l'univers.

Et plus loin de nous encore, de quelque obscure superstition,

            la fragile cosmogonie de notre amour.

 

Alors les Anges sont venus

            posant sur nos fronts l'aube de leurs ailes...

en d'autres temps.

Dans l'île de Chio, il y avait autrefois un visage de Diane qui paraissait triste à ceux qui

entraient et joyeux à ceux qui sortaient...

Il y avait un laurier planté sur le tombeau de Bribia roi du Pont.

Les morts sont plus nombreux et nos souvenirs sont plus anciens.

Ils passent au-dessus des ruines de notre mémoire.

            Et voici, dit Corneille-Agrippa,

            les 72 Anges porteurs du nom de Dieu,

Schemhamphoras

et leur Table.

 

            " Tout ce que j'avais vu jusqu'ici n'était rien en comparaison de ce que l'on

promettait de me faire voir".

 

Et de plus loin encore, les Anges sont venus sur l'horizon doré

au-dessus des villes de Toulouse et de Bordeaux

            ce 12 Janvier 1986, en prophétie

des chevaleries de l'Aurore

et dans la profonde mélancolie échue de la couleur verte

à notre destin,

couleur de la juste doctrine...

                        Venus de l'orée miroitant, ils nous entourèrent

tandis que, vers la place Gemme de Dioscure,

je marchais dans la rue paramnésique

reconnaissant, je le jure, chaque visage.

Et, lentement, dans nos habits de fête, avec le pressentiment

d'une Loi incompréhensible, nous devenions inoubliables

            sauvés par l'aurore boréale de la Mémoire !

 

Car n'est-il point venu, clair, d'une déconcertante clarté

            le temps des derniers empires

dont les chants nous accompagnent avec le déclin

du derniers dieu souffrant ?

Où donc, l'interstice des mondes ?

                                   A Göttingen, où je suis né, dans l'heure blanche qui précède

Aurora Consurgens, je relisais la Götzen Dämmerung

et les Dionysos dithyramben

dans l'Alfred Krönx Verlag,

            en me souvenant des liturgies zoroastriennes de Sohravardî

            "suspendu au tabernacle de l'Exaltation et de la Gloire",

et j'entendais bruire

                                   au dessus de moi

                                   dans l'heure bleue sombre

les Ailes de Gabriel

n'y pouvant rien.

 

Mais l'été à son tour disparaît à une puissance nouvelle

et les eaux claires sont le pardon.

Tout est vrai, rien n'est permis.

            Nous arrivions en des Pays qui portaient déjà

            les noms de notre pressentiment...

Les horloges se dissolvèrent en une écume noire sous les phases lunaires et les rêves

inquiétants. Mais pour conjurer

            le Sort,

            j'offris à Vénus, la verveine, à Mercure, le quintefeuille

            et à Saturne, l'asphodèle.

 

Nous vivions dans l'inquiétude, la lucidité et l'espoir.

Etait-ce le "commencement perpétuel"

            dont parle Jacob Böhme (Mystérium Pansophicum)

ou bien la toute dernière chance des épithalames ?

Qui saurait le dire ?

            " L'esprit de profondeur ne meurt point".

Nous eussions aimé que les idées devinssent des icônes;

non plus des fins

            mais des aurores

            comme la Maison-Dieu ou l'Impératrice des Tarots.

Hommage à vous, cathédrales, obscurités, symboles -

            en ce non-pays aux terrasses d'or,

            belles comme l'affabulation spectrale d'un paon nocturne,

sur la soleilleuse tragédie de l'horizon...

            Et la resplendissante chorégraphie des nuages...

 

Tu me regardes encore à l'angle du dyptique de la nature

et de la Surnature, belle comme l'Eurydice platonicienne

dont parle Ange Politien.

La Magie Naturelle précise qu'entre les pierres

                        dépendent de Vénus,

le béril, la chrisolithe, l'émeraude, le saphir, le jaspe vert, la cornaline, "et toutes celles

qui ont une couleur belle, changeante, blanche ou verte".

                                   Ainsi, Fluvia d'Eliasem me reçut dans sa mémoire,

vaste palais ardent disjoignant le songe du sommeil...

 

Venus de l'autre côté de l'horizon avec les tendres feuillages de l'enfance, nos yeux se heurtèrent aux fenêtres inhabitées...

Les Pâques du silence vivaient dans la pierre de nos mains.

            O Agathe au démon, une ombre bleue sur ton front

            présageait la terreur

de la grande nuit de l'été.

 

Au dessous de Tiphéreth, l'Eclair étincelant allumait

            les piliers de la Miséricorde et de la Rigueur,

            entre Netsach l'Eternité, et

            Hod, la Réverbération.

Tout cela se passait à Toulouse pour une heure

            il punto a cui tutti li tempi son presenti.

Un cercle de feu tournait autour de nous, Ariel me souriait, et dans la ténébreuse

béance de ses pupilles, mon image pour la première fois délivrée de ses miroirs parjures

montrait

            un visage d'éternité.

Et l'ombre bleue sur mon front présageait les temps venus de tout dire

                        et la grande nuit polaire

                        et la fragile cosmogonie de notre amour.

 

O lîlâ, jeu des nesciences dont nous fûmes délivrés -

            et le souvenir d'Amon-Râ, au-delà des appartenances

            de l'espace et du temps

                        dove s'appunta ogni ubi ed ogni quando

car Il dit: "ne vous souciez pas du lendemain" - par les labyrinthes d'air d'un feuillage.

Il dit: "laissez les morts enterrer les morts" - et l'aube diadémée exile

            au front noir des roses de sel l'ultime apparence des plus nombreux....

tandis que les rares marchent à légers pas de fantômes

                                   vers l'Etoile Flamboyante.

 

Nous nous souvenions de la Loi des Ages dont parlait Hésiode.

            " Et plût au ciel que je n'eusse pas à mon tour à vivre au milieu de ceux de la

cinquième race... Alors,

quittant pour l'Olympe la terre aux larges routes, cachant leurs beaux corps sous des

voiles blancs, Conscience et Vergogne, délaissant les hommes, monteront vers les

Eternels".

 

            Le bondissement cadencé

            des lignes télégraphiques

me rapprochait des bleuissantes seigneuries de la mer.

En ces temps lointains - l'Age d'Or dont parlait Hésiode...

Car je suis né avant la victoire des Titans

                        in Héliopolis Magna

Et comme Hermès-Thoth-Mercure, sous le signe Gemme de Dioscure,

je fus le scribe de l'Ennéade divine,

créateur de langues,

Grand Magicien des Sphères au côté de Ptah

et Maître des cycles du Temps, il me souvient...

                        " Dans les espaces éternels

                        Se voient de toutes parts les traces

de l'écroulement des mondes".

Ainsi vivions-nous dans le siècle de l'arc-en-ciel,

            gardant mémoire d'elles de pluies claires maudites...

De hautes ombres précédaient notre déroute. Au coeur de la nuit

            s'ouvrait l'Aigle des transparences.

 

Et la blancheur d'or dans la cartographie des songes...

            fenêtres boréales ouvertes sur le front du ciel -

Le sommeil nous fut un jardin prophétique,

une arborescence de lumière....

                                                    car il était dit, enfin,

que nous allions tomber hors du Temps.

 

" Dans l'étendue infinie des planes de Saturne...",

soudain je me souviens du poème d'Hermann Broch,

les longues phrases du Feu ( la Descente) et de la beauté,

                        une fois atteinte la limite du Temps...

Et Virgile soudain

éclaire la mémoire, après l'Alighieri,

            dans ce train, entre deux villes natales

            entre deux mondes - où vers les bleuissantes seigneuries d'Annabel Lee.

" l'épaule penchée contre son genou, et il avait lu l'Egloge de la Magicienne..."

Au-dehors, des champs de tournesol se glorifiaient dans le bleu crépusculaire

et ma compagne souriait dans son sommeil.

            O Geilissa, des noms de dieux appris dans l'enfance venaient à ma rencontre

peuplant le grand espace désert de notre espoir...

            Atrée, Camira, Astypalaea...

Nous cheminions avec douceur, et sans crainte vers l'ancienne cité.

1986.

LUC-OLIVIER D'ALGANGE.



                                                                                                                                                                                                       

EL ÁNGEL DEL ROSTRO

 

Y como nunca antes, la sizigia de la luz;

volverá a cantar

      mirando el mar inolvidable de la quinta dinastía

 

y en el recuerdo de la forma dórica de Helios

      o hasta en lo hondo del nocturno vegetal…

Entonces llegaron a Oxalhunca,

pero fueron ellos quienes dieron nombre a los distritos, a los pozos, a las ciudades…

Despojados de las insignias, errábamos

bajo los tenebrosos aspectos, las sobrepellices de la llama oscura,

¡porque ha llegado el tiempo de decirlo todo!

“¡Anna Livia, quiero saberlo todo de Anna Livia!”

Y de la liturgia astral de los sabeos,

      y de Amón-Ra

      y de los sacerdotes de Hierópolis…

Salimos del laberinto de las claridades y del aire fresco del segundo crepúsculo antes del fin,

      acordándonos

de los hombres-luz de la Shveta-dvipa, la isla blanca cuyo fulgor semeja al

esplendor manifestado del sol cuando se acerca el momento

de la disolución del universo.

Y más lejos de nosotros aún, de alguna oscura superstición,

      la frágil cosmogonía de nuestro amor.

 

Entonces los ángeles llegaron

      y posaron en nuestras frentes el amanecer de sus alas…

en otros tiempos.

En la isla de Quíos había antaño un rostro de Diana que les parecía triste a los que entraban y alegre a los que salían…

Había un laurel plantado en la tumba de Bribia, rey del Ponto.

Los muertos son más numerosos y nuestros recuerdos más antiguos.

Pasan por encima de las ruinas de nuestra memoria.

      Y aquí están, dice Cornelio Agripa,

      los 72 Ángeles que portan el nombre de Dios,

Shemhamphoras

y su Tabla.

      “Todo lo que yo había visto hasta aquí no era nada comparado con lo que prometían hacerme ver.”

 

Y desde más lejos aún, los Ángeles llegaron al horizonte dorado

por encima de las ciudades de Tolosa y Burdeos

      este 12 de enero de 1986, en profecía

de las caballerías de la Aurora

y en la profunda melancolía que cae del color verde

en nuestro destino,

color de la justa doctrina…

            Llegados del linde, refulgentes, nos rodearon

mientras que, hacia la plaza Gema de Dioscuro,

yo caminaba por la calle paramnésica,

reconociendo, lo juro, cada rostro.

Y, lentamente, con nuestros trajes de fiesta, presintiendo una ley incomprensible nos volvíamos inolvidables,

      ¡salvados por la aurora boreal de la Memoria!

 

Ya que, ¿acaso no ha llegado, claro, con una desconcertante claridad

      el tiempo de los últimos imperios

cuyos cantos nos acompañan con el ocaso

del último dios doliente?

¿Dónde está, pues, el intersticio de los mundos?

                  En Göttingen, donde nací, en la hora blanca que precede

a Aurora Consurgens, yo releía la Götzen Dämmerung

y los Dionysos dithyramben

en el Alfred Krönx Verlag,

      recordando las liturgias zoroastrianas de Sohravardî

      “suspendido del tabernáculo de la Exaltación y de la Gloria”,

y oía el murmullo

                  por encima de mí

                  en la hora azul oscura

de las Alas de Gabriel,

sin poder hacer nada.

 

Pero el verano desaparece, a su vez, ante un nuevo poder

y las aguas claras son el perdón.

Todo es verdadero, nada está permitido.

      Llegábamos a países que ya llevaban

      los nombres de nuestro presentimiento…

Los relojes se disolvieron en una espuma negra bajo las faces lunares y los sueños inquietantes. Pero para conjurar

      la Suerte,

      le ofrecí a Venus la verbena, a Mercurio el quinquefolio

      y a Saturno el asfódelo.

 

Vivíamos en la inquietud, la lucidez y la esperanza.

¿Era el “comienzo perpetuo”

      del que habla Jacob Böhme (Mysterium Pansophicum)

o bien la última posibilidad de los epitalamios?

¿Quién podría decirlo?

      “El espíritu de profundidad nunca muere.”

Nos habría gustado que las ideas se transformaran en íconos;

no finales

      sino auroras

     como la Torre o la Emperatriz del Tarot.

Que mi homenaje vaya a las catedrales, a las oscuridades, a los símbolos—

      en este no-país de terrazas de oro,

      hermosas como la fabulación espectral de un pavo real nocturno,

sobre la soleada tragedia del horizonte…

     Y la resplandeciente coreografía de las nubes…

 

Tú me me miras de nuevo en el ángulo del díptico de la naturaleza

y de la Sobrenaturaleza, bella como la Eurídice platónica

de la que habla Angelo Poliziano.

La Magia Natural establece que de las piedras

                 las que dependen de Venus son

el berilo, el crisólito, la esmeralda, el zafiro, el jaspe verde, la cornalina, “y todas aquellas

que tienen un color bello, cambiante, blanco o verde”.

                    Fue así como Fluvia de Eliasem me acogió en su memoria,

vasto palacio ardiente que separaba la ensoñación del sueño…

 

Llegamos desde el otro lado del horizonte con los tiernos follajes de la infancia y nuestra mirada chocó con las ventanas deshabitadas…

Las Pascuas del silencio vivían en la piedra de nuestras manos.

      ¡Oh Ágata endemoniada, una sombra azul en tu frente

      presagiaba el terror

de la gran noche del estío.

 

Debajo de Tipheret, el Relámpago brillante alumbraba

    los pilares de la Misericordia y del Rigor,

    entre Netsach, la Eternidad, y

    Hod, la Reverberación.

Todo eso ocurría en Tolosa durante una hora

      il punto a cui tutti li tempi son presenti.

Un círculo de fuego daba vueltas en torno a nosotros, Ariel me sonreía, y en la tenebrosa

apertura de sus pupilas mi imagen, por primera vez librada de sus espejos perjuros,

mostraba

      un rostro de eternidad.

Y la sombra azul en mi frente presagiaba que había llegado el tiempo de decirlo todo:

                  la gran noche polar

                  y la frágil cosmogonía de nuestro amor.

 

Oh Lîlâ, juego de nesciencias del que se nos ha librado—

      y el recuerdo de Amón-Ra, más allá de la dependencia

     del espacio y del tiempo

                 dove s’appunta ogni ubi ed ogni quando

ya que Él dijo: “no os preocupéis por el mañana” —por los laberintos de aire de un follaje.

Él dijo: “dejad que los muertos entierren a sus muertos” —y el alba con diademas destierra

      en la frente negra de las rosas de sal la última apariencia de los más numerosos…

mientras que los menos caminan con ligeros pasos de fantasma

                  hacia la Estrella Flamígera.

 

Nos acordábamos de la Ley de las Edades de la que hablaba Hesíodo.

      “Y quiera el cielo que no tenga yo a mi vez que vivir en medio de los de la quinta raza… Entonces,

Dejando por el Olimpo la tierra de las anchos caminos, ocultando sus hermosos cuerpos bajo velos blancos, Consciencia y Vergüenza, abandonando a los hombres, subirán hacia los dioses eternos”.

 

     Los brincos acompasados

     de las líneas telegráficas

me acercaban a los azulados señoríos del mar.

En esos tiempos lejanos —la Edad de Oro de la que hablaba Hesíodo…

Porque nací antes de la victoria de los Titanes

                  en Heliópolis Magna,

y como Hermes-Thoth-Mercurio, bajo el signo Gema de Dioscuro,

yo fui el escriba de la Enéada divina,

creador de lenguas,

Gran Mago de las Esferas al lado de Ptah

y Maestre de los ciclos del Tiempo, según recuerdo…

                  “En los espacios eternos

                   por todas partes se ven las huellas

del hundimiento de los mundos”.

Así vivíamos en el siglo del arco iris,

      conservando la memoria de ellas, de claras lluvias malditas…

Altas sombras precedían nuestra huida. En lo hondo de la noche

      se abría el Águila de las transparencias.

 

Y la blancura de oro en la cartografía de los sueños…

      ventanas boreales abiertas en la frente del cielo—

El sueño fue para nosotros un jardín profético,

una arborescencia de luz…

                                                  ya que había sido dicho, en fin,

que íbamos a caer fuera del Tiempo.

 

“En la superficie infinita de los arces de Saturno…”,

me acuerdo de pronto del poema de Hermann Broch,

las largas frases del fuego (el Descenso) y de la belleza,

                   una vez alcanzado el límite del Tiempo…

Y Virgilio de pronto

ilumina la memoria, después del Alighieri,

      en este tren, entre dos ciudades natales

      entre dos mundos o hacia los azulados señoríos de Annabel Lee.

”Con los hombros inclinados hasta las rodillas, y él había leído el Eglogio de la Maga…”

Afuera, campos de girasoles se exaltaban en el azul crepuscular

y mi compañera sonreía dormida.

      Oh Geilissa, nombres de dioses aprendidos en la infancia me salían al encuentro

llenando el gran espacio desierto de nuestra esperanza…

      Atreo, Camira, Astypalaea…

Avanzábamos despacio y sin temor hacia la antigua ciudad.

 

 

Traducción, autorizada por el autor, de Carlos Cámara y Miguel Ángel Frontán

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21/03/2025

Un article de Maximilien Friche paru dans le revue A Rebours:

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Un article de Maximilien Friche, paru dans la revue A Rebours

 

Luc-Olivier d’Algange a dû s’apercevoir que toutes ses lectures convergeaient, qu’elles témoignaient d’une obsession toute personnelle. La bibliothèque d’Algange est une arche pour la vérité de l’être. On y trouve des écrivains, des poètes, des penseurs. Reprenons bien notre souffle et expirons de désir les noms choisis : Baudelaire, Joseph de Maistre, Corneille, Gómez Dávila, Dante, Milosz, Suarès, Dominique de Roux, Henri Bosco, D’Annunzio, Roger Nimier, Julien Gracq, Jean-René Huguenin, René Char, Ezra Pound, Villiers de l’Isle d’Adam, Léon Bloy… À savoir que c’est une bibliothèque en poupées russes qui nous est offerte dans Les Droits de l’âme (chez l’Harmattan), car chaque chapitre consacré à un auteur nous amène d’autres auteurs : Bernanos, Jünger, Barbey, Cocteau, Abellio, Novalis. Le vertige de tout ce que nous n’avons pas encore lu nous prend. Voilà que nous avons soif d’océan. Et c’est immédiatement un sentiment d’urgence de lire qui nous prend. Comme Suarès, Luc-Olivier d’Algange se fait passeur d’écrivains, et nous prenons conscience dans cette bibliothèque que la plupart des auteurs présentés furent lecteurs les uns des autres. Il n’y a pas d’écrivain isolé. Ne serait-ce pas là la communion des saints appliquée aux auteurs ? Il faut se répéter sans cesse avec Nietzsche que « L’homme de l’avenir est celui qui aura la mémoire la plus longue. »



Que disent toutes ces lectures rassemblées ? Remarquons tout de suite que si ces auteurs se rejoignent, ce n’est pas seulement pour garnir une bibliothèque et ravir les collectionneurs germanopratins. Non, nous avons ici à faire avec des gens de l’être plutôt qu’avec des gens de lettres. Pour établir les droits de l’âme, Luc Olivier d’Algange commence par neutraliser l’air du temps : « Ce que le moderne nomme liberté est d’abord la liberté de ne pas penser, d’abandonner toute vie intérieure à l’utilitarisme dérisoire de la marchandise. » Une fois la chose faite, d’Algange semble s’escrimer à extraire des romans, récits et textes de ses auteurs la petite leçon de philosophie qui en fait des chefs-d’œuvre. C’est ainsi que les écrivains se font prophètes. Toutes les réponses se doivent d’être lues comme de nouvelles questions. « Toute véritable philosophie est essentiellement dialogue », nous confie d’Algange. Et c’est bien en établissant un dialogue philosophique avec les auteurs de sa bibliothèque qu’il parvient à décliner des droits de l’âme qui ressemblent, il faut bien l’avouer, un peu à des devoirs.

Tout d’abord, nous est lancé le défi de nous élever, de vivre plus haut que tous les avatars de l’être humain que sont le citoyen, l’être social, etc. D’Algange évoque le dandysme et le panache qui lui sont chers et leur humilité face à l’arrogance du médiocre. Il faut donc rechercher la singularité, savoir se distinguer, car « la meilleure façon de favoriser la haine fanatique des hommes entre eux est de favoriser leur ressemblance.»

Deuxièmement, il est impératif de revendiquer la dimension tragique de la vie. Surtout que « la société est devenue tout entière un mécanisme à faire disparaître le Tragique. Les moyens mis en œuvre sont la dérision, le relativisme et une forme particulière d’égalitarisme. » Une seule attitude est digne de l’être doté d’une âme : avoir une vision liturgique du monde et être dans l’attente de l’apocalypse.

Troisièmement, retenons qu’il ne faudrait pas fuir le corps, mais au contraire revendiquer pleinement l’incarnation. La métaphysique se doit d’être expérimentale : « les problèmes métaphysiques ne tourmentent pas l’homme afin qu’il les résolve, mais qu’il les vive.» D’Algange met en plein jour le paradoxe même de l’homme puisqu’« être vraiment présent aux temps présents exige que nous éprouvions le désir de nous en évader. »

Dans ces droits de l’âme, un principe s’impose : toujours subordonner l’action à la contemplation, attendre la conversion du regard pour commencer à l’ouvrir en quelque sorte. Car tout ce qui est dit est traduit d’un silence intérieur. Être aventureux, nous dit Jean-René Huguenin, ce n’est pas aller plus loin, c’est aller plus profond.

Enfin une notion qui m’est chère émerge dans ces droits de l’âme et qui correspond à la définition même de l’esprit français : fuir tout esprit de sérieux. En effet, être sérieux serait être dupe peut-être des autres, mais surtout de soi. « Le sérieux est la pire façon d’être superficiel. »

Vous l’avez compris, Luc-Olivier d’Algange sait manier l’aphorisme à l’instar de ses héros. Et les droits de l’âme sont une bibliothèque qui ressemble bien à une arche pour l’homme.



Maximilien Friche

 

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Entretien avec Olivier Germain Thomas, France Culture, suivi du "Chant de la Voile Latine", lu par Lina von Zintl:

 


 


 

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09/03/2025

Luc-Olivier d'Algange, Paulina Dalmayer, "Les Héroïques", suivi de "Les Utopistes", Le Livre de poche, 2025:

Les Héroïques - Les Utopistes

 

473121752_1298801034664605_8480703782953758364_n.jpgA ceux que lassent les romans minimalistes qui poussent l'économie des moyens jusqu'à la pingrerie, les tristes opuscules victimaires, accusateurs et monochromes de ces romancières néo-féministes qui confondent l'art romanesque avec un laborieux acte d'accusation,  - voici, aux antipodes, enfin rééditée en livre de poche, la fabuleuse trilogie de Paulina Dalmayer, solaire, tragique, humoristique, voyageuse.

 

Les Héroïques

 

Voici un livre tout en muscles et en nerfs qui nous change de la flaccidité ordinaire du nihilisme confortable, de ces romans qui semblent écrits du bout des lèvres. Dans ces Héroïques, c'est tout un corps qui écrit, avec ses tendons, ses articulations, ses terminaisons nerveuses, l'électricité qui passe entre les neurones, le crépitement des phosphènes, la circulation du sang dans les veines et les battements du cœur - sans oublier la peau, qui est le suprême organe de perception.

Wanda, qui est le personnage principal de ce roman, sait qu'elle va mourir, que ses jours sont comptés et que son corps, avant de se défaire, est le siège d'une âme qui persiste. Que faire pendant ces jours qui restent? Et surtout comment faire? Que se passe-t-il alors? Dotée de cette certitude terrible, qui est la limite proche que l'on ne peut désormais dissimuler sous des nuées incertaines plus ou moins aimables, Wanda ne va pas théoriser un ars moriendi, elle va, au contraire, vivre et revivre, tuer et ressusciter, par la réminiscence et le désir, un ars amandi, un art d'aimer.

Nous apprendrons ainsi, dans ce voyage, que l'amour ne vaut que délié et divers, et qu'il faut dire, comme naguère, les amours, non seulement pour désigner par ce pluriel un nombre plus ou moins grand d'êtres aimés, mais aussi pour comprendre qu'il y a de nombreuses façons d'aimer, à l'impourvue, avec esprit, avec loyauté ou amitié profonde, dont aucune ne se laisse réduire en cette compacité sentimentale qui tasse en un même composé artificieux - qui aura le charme des amalgames dentaires - le sexe, le sentiment, la possession, la raison sociale, la soumission familiale, et autres occurrences du «gros animal», pour reprendre la formule platonicienne chère à Simone Weil, autrement dit de cette société, de ce collectivisme forcé, qui sont devenus les ennemis de la civilisation et de la civilité. L'héroïsme sera de s'en déprendre.

Ce roman cruel, comme le théâtre d'Artaud ou de Grotowski - qui est l'un des personnages du roman, mais nous n'en divulguerons pas davantage - ne se laisse pas lire comme une antienne morose ou déprimante: il nous regarde et nous déchiffre. Ce n'est pas un objet, mais une méthexis, une participation, vérifiant ainsi cette évidence: plus le propos est subjectif et personnel, plus il se tient dans la trame de son propre monde et mieux il opère à une sorte d'impersonnalité active où nous pourrons retrouver nos propres vérités et nos propres tentations, ainsi que le fait précisément Grotowski lorsqu'il s'interroge sur le passage du «rôle» à «l'essence» des personnages.

Le roman de Paulina Dalmayer nous force à garder en mémoire cette frontière frémissante qui sépare, et unit, notre «rôle» joué dans le monde de «l'essence» mystérieuse, hors d'atteinte, qui seule demeure, telle, derrière le défilement des images d'un film, la lumière du projecteur.

Wanda est polonaise, c'est dire qu'elle nous vient de la Mitteleuropa, et ce qu'elle nous dit, en se souvenant, et en agissant, vient de cette civilisation, prodigieusement complexe et vivante, qui elle aussi, est, à ce moment de l'Histoire, au voisinage de la mort. Autant dire qu'il ne faut pas s'attendre à ces préciosités éthiques, ces plaintes bien gérées, ces mondanités moroses qui font, hélas, le fond le plus commun des romans français actuels. Nous sommes, avec Les Héroïques, du côté de Witkacy ou du Döblin du Voyage babylonien. L'ironie, qui traverse de part en part le roman comme un fluide salvateur, n'est point celle de l'intelligence énervée - c'est-à-dire, par étymologie, privée de nerf - mais celle du «double regard», qui saisit le jour et la nuit des personnages, d'un seul trait sûr, dans sa ductilité sensible immédiate et dans sa fin dernière.

Nous comprenons, en lisant ce roman de Paulina Dalmayer - dont la suite est annoncée et attendue - que le temps est un flux, un flot, voire sur quelque rivage ultime, une vague qui se retourne elle-même dans l'immémorial. Dans son échappée belle, les pieds nus dans la neige, Wanda se souvient, certes, de sa jeunesse polonaise, de la collective incarcération communiste, de sa malédiction familiale, de ses aventures théâtrales, mais le souvenir l'emporte, la soulève dans un présent qui n'appartiendra qu'à elle, pour le ressaisir et se laisser saisir, dans le roulement de la vague, par d'impondérables puissances dans l'extrême fragilité.

Tel est l'héroïsme, qui est un génie de l'intuition: sentir ce qui soulève dans ce qui défaille, vérifier l'existence de l'âme dans l'extinction du corps. Ce beau roman, cependant échappe à chaque phrase à la tristesse. Sa drôlerie se donne à nous les larmes aux yeux ; sans plaintes il va vers son recours, à vif, pour mieux nous laisser entrevoir la sagesse éperdue de vivre.

 

Les Utopistes

A se fier à ce que l'on nous laisse entrevoir, dans la presse, des « rentrées littéraires », on serait tenté de croire que l'art romanesque en France, se réduit, depuis des décennies, à la culture du ressentiment domestique ou à quelque morose sociologie circonvenue par les épigones de Bourdieu, - le tout se disant dans une prose peu encline, pour le moins, à user des ressources de la langue française. Paulina Dalmayer nous détrompe de nos désabusements et nous prouve en cinq cents pages que le romanesque vif, de langue française, n'a pas été perdu ou, mieux, qu'il a été

retrouvé. Nous voici de côté du côté de Céline, Cendrars ou Calaferte. Le lecteur, sans ambages, est jeté dans le cours. Voici le temps et le fleuve, où la vie voisine avec la mort, le fleuve roule sur les pierres, sous un ciel où alternent clémences et inclémences.

Paulina Dalmayer tient sa phrase, son rythme , sa « rhétorique profonde » et n'a, pour avancer dans le beau et terrible chaos du monde, nul besoin de ficeler une « intrigue » ou de poser une «problématique ». Bref, elle ne prend pas son lecteur pour un demeuré. Il lui suffit d'être là, dans sa voix, de ne renoncer à rien, ni au sarcasme, ni à la crudité ingénue, ni au baroque. S'il fallait à tout prix trouver là une morale ce serait celle du dégagement des restrictions, soit une contre-morale, accordée à ce que fut, naguère encore, la littérature : zone farouche échappant aux édits et aux prescriptions édifiantes.

Paulina Dalmayer va à sa guise vers « le pays du non-où », l'Utopie au sens étymologique, mais pour y aller, il faut bien traverser des pays réels, une histoire vécue dans l'Histoire, la Provence, Paris, la Pologne, les Indes, traverser des états de conscience, variés ou modifiés, ne pas oublier que « le corps écrit », comme le savait Henry Michaux. C'est dire que dans le roman, il sera question d'amour, non point cette horrible chose agrégée et jalouse, égout des griefs posthumes, mais l'amour redéployé dans ses possibles, que les Grecs, jadis, nommaient de noms divers : philia, agape, éros, porneia, - qui peuvent aller de concert ou séparément, se diviser ou s'associer,selon l'heure, en compositions inédites. Dans la belle tradition française, de Vivant Denon à Proust, Paulina nous déniaise, ce dont on ne saurait se fâcher.

En regardant ses personnages, non d'un bloc, comme des entités déjà pourvues et dessinées, mais simultanément tels qu'ils sont et tels qu'il se rêvent d'être, dans leurs actes non moins que dans leurs intentions, avec entre les deux, un espace frémissant, ils nous viennent, non comme des portraits mais comme, dans le cours de la vie, des hommes et des femmes que l'on rencontre et

dont, s'il nous demeure une once d'attention et d'humanité, nous ne prétendrons jamais tout savoir et encore moins tout juger. D'où ce sentiment rare qui saisit le lecteur, d'être, au fil des pages, non dans une représentation prévue mais en présence de l'imprévisible, qui advient. Tout est là maintenant, au fur et à mesure, pas à pas, l'ironie sans dédain, l'humour qui sauve de tout, la nostalgie poignante qui nous jette en avant, : « D'ailleurs, ce n'est pas le bonheur absolu qu'il faut chercher, c'est l'absolu lui-même, ce quelque chose qui ne change pas, qui ne se trouve pas en dehors mais en dedans, au fond de nous . Rien nous viendra des autres ni de nulle part ! Rien ne nous viendra jamais parce que tout est là ! »

Tout est là, et garde son mystère, n'en disons rien de plus, ce qui donnerait au lecteur un prétexte pour croire déjà pouvoir cerner le livre sans l'avoir lu, ne laissons entrevoir que par quelques interstices : ainsi la confrontation à Cracovie, entre Gaspard, le provençal apollinien lecteur de Bosco et le Ulhan, le Sarmate, perdu dans ses réminiscences équestres et héroïques ; ainsi les Indes, traversées dans les rires et les larmes, à la recherche de la mère de la narratrice, échappée de l'hôpital, et dont la vie imprévue se révèle peu à peu. N'attendez pas : lisez, il sera question de théâtre d'avant-garde, d'art, de sexe, de Dieu, en dialogues dostoïevskiens, vous aurez la langue, comme un cheval monté à cru, le temps qui entre en vibration, les hallucinations et l'ivresse et « les calligraphies incompréhensibles des hirondelles ».

Luc-Olivier d'Algange.

 

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24/02/2025

Luc-Olivier d'Algange, Françoise Bonardel et "la conversation sacrée":

 

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1.Triptyque pour Albrecht Dürer



Peu d'essais échappent à l'alternative, ou au double écueil, de l'érudition pure et de la simplification plus ou moins polémique. Triptyque pour Albrecht Dürer est de ceux-là, rares, qui, tout en étant à la fois œuvre érudite et œuvre de combat, ne l'est que pour accomplir ce dont elle parle, rejoignant ainsi, à travers ses manifestations, et dans un beau voyage, l'instant de la rencontre du regard avec l'œuvre qui, en nous, mystérieusement, est antérieure au regard.

Une intuition vague hante les esprits. Quelque chose semble s'être perdu que l'on ne saurait définir mais qui nous tient en exil de cette part de nous-mêmes et du monde qui resplendit dans le secret et que l'on pourrait, si des réminiscences nous en viennent, nommer l'Ame, la nôtre, l'intime, la proche et si lointaine, et l'Ame du monde, à laquelle elle donne accès,- celle que Virgile figure sur le Bouclier de Vulcain.

Or, en ces temps profanés et profanateurs, une si âpre volition nihiliste, issue de l'esprit de vengeance, s'est emparée de nous que nous en sommes venus à manquer à l'Ame du monde, tant est si bien, avec de telles ingéniosités techniques, un tel affairisme, que notre propre âme s'est éloignée vertigineusement de nous-mêmes, au point qu'il semblerait presque, parfois, qu'elle n'existe pas, qu'il n'y eût jamais d'âme nulle part, pas davantage en nous-même que dans le monde, et que tout, l'univers, les hommes, la nature, se réduit à une machine, destinée à servir d'autres machines plus performantes.

Ce qui nous manque, Françoise Bonardel le nomme et l'illustre, le définit et l'exerce, n'est autre que la conversation sacrée. L'ouvrage, à cet égard, dépasse de loin l'intérêt que déjà nous pourrions porter à un travail fortement étayé sur Albrecht Dürer. On ne saurait mieux dire ce qu'est une conversation sacrée qu'en s'y livrant, c'est-à-dire en s'aventurant dans cette subversion du temps qui révèle les strates, le palimpseste, les nuées et les nuances des temporalités qui échappent habituellement à l'attention limitée, calculante, à l'égrènement uniforme, au cours linéaire qui est celui de l'usure.

Dans la conversation sacrée le temps devient espace. Une œuvre n'est pas un objet de consommation culturel, moins encore une «  côte  » sur le marché de l'art, mais un événement de l'âme, voire un avènement qui surgit de l'entretien que nous avons avec elle. Or cette œuvre fut elle-même en conversation avec le paysage, l'idée, la forme, l'espace qu'elle créa et qu'elle porte jusqu'à nous, nous donnant ainsi accès au temps profond, où l'histoire et la légende de l'artiste et notre propre histoire coïncident.

André Breton, ressaisissant le propos de Nicolas de Cues, évoquait le point suprême à partir duquel toutes choses cessent d'être perçues de façon contradictoire. Cette «  omnivision  » n'est jamais, pour l'être humain, que fugace, mais ce que cette expérience inscrit en nous est l'empreinte de l'œuvre que nous devrons accomplir, tels le Chevalier entre la Mort et le Diable, dont la Figure, nous dit Françoise Bonardel, ne saurait se réduire ni à un piétisme militant issu de la Réforme, ni à une figure faustienne, - mais s'ouvrant peut-être, ainsi que Friedrich Schlegel en eut l'intuition, qui voyait en Dürer «  le Jacob Böhme de la peinture  », à une autre Figure, à la fois antérieure et apocalyptique, au sens étymologique, laissant au visible la puissance de révéler l'Invisible.

Comment, au pas de sa monture, vaincre la Mort et tenir le Diable à distance ? Comment surmonter ce qui divise, le diaballein, et ne plus craindre la Mort, qui n'est ici qu'insignifiante et grotesque, afin d'aller vers ce qui, - loin, là-bas - laisse l'âme verdoyer dans la contemplation de l'infime et de l'immense ? La question ne saurait se réduire à l'histoire de la culture ou à une identification sentimentale car ce qui est en vue, cette Cité,- au-delà des arbres, tout en haut, où l'on devine le règne d'une grande paix de l'âme, - est tout aussi important que celui qui se dirige vers elle et dont la force et la résolution, en accord avec la perfection formelle de la gravure, son détail péremptoire, valent surtout par le dessein qu'elles proposent.

«  L'exceptionnelle symbiose graphique entre simplicité et grandeur  » qu'évoque Françoise Bonardel à propos de Dürer, donne au mot apparaître la plénitude de son sens. L'apparaître n'est pas seulement apparence, surface sur laquelle l'attention glisserait pour se perdre dans l'indéfini, mais une force qui se grave, un sceau invisible qui suscite le visible, le fait paraître, le dévoile dans son irréductible singularité ontologique. Françoise Bonardel cite à juste escient Heidegger: «  Lui, le peintre Dürer en représentant un objet isolé à partir de sa situation fortuite, ne se borne pas à en faire apparaître un aspect isolé, offert au regard; mais à montrer chaque fois l'objet isolé en tant que cet objet unique dans son unicité, il rend visible l'Etre même dans un lièvre, l'être-lièvre, l'être animal de cet animal  ».

A la singularité des êtres, témoins de l'attente et de l'éclaircie de l'être, correspond, mais de façon plus mystérieuse, l'harmonique propre d'une cité, son être, à nul autre semblable, et avec lequel il nous est possible, dès lors que nous ne sommes pas exclusivement assignés à une durée profane, d'entrer en conversation. Le livre de Françoise Bonardel nous donne ainsi à visiter, ou mieux encore, à hanter, en voyageurs du temps, les trois cités emblématiques du destin d'Albrecht Dürer, Anvers, Nuremberg et Venise.

«  Plus encore que les œuvres d'un artiste, écrit Françoise Bonardel, et que sa biographie, les lieux où il vécut, ou simplement passe, paraissent a postériori, la matrice où s'est forgé son regard dont nous aimerions comprendre quel défi, quel pari sur la vie en raviva un jour l'éclat  ». A qui s'approche d'une cité emblématique, y entre, non en touriste mais en pèlerin, avec cette inscience divine, cette innocence qui laisse advenir les signes et les intersignes, un Réel est donné qui n'a plus rien de commun avec le réel des «  réalistes  », qui ne sera jamais qu'une chose abstraite.

Chaque voyageur, s'il n'est pas touriste, sait avancer tel le chevalier de Dürer, entre la Mort et le Diable, - entre la mort, toujours menaçante, de sa propre perception du monde qui en ferait un absent passant à côté de tout sans rien voir, et le Diable qui va diviser, en analyste chafouin, chaque chose, chaque paysage, chaque heure, jusqu'à les rendre incompréhensibles. Le bon voyageur se défie de lui-même et de ses représentations, et cette défiance est nécessaire à l'éveil de la plus grande confiance, que nous donnons et recevrons en retour. Avant même que notre savoir ou notre intelligence ne nous en disent les causes, l'aile de la réminiscence nous a frappés. Ce beau cheminement en compagnie du Noble Voyageur et de Dürer, son témoin, nous donne à comprendre que la raison ratiocinante, la raison redondante, la raison qui ignore sa propre raison d'être, peut-être, lorsqu'elle veut totaliser et planifier le monde, la pire folie.

Celui qui échappe aux Normes profanes et à la sécurité fallacieuse prend le risque de la mort et de la division pour l'éminente raison qu'il n'est encore, lui, contrairement à l'individu interchangeable, ni mort, ni désagrégé. La compacité de la Figure, sa précision drue creusée en détails, la façon encore dont elle s'inscrit dans la paysage, par une forme qui semble le sceau d'une empreinte invisible, en témoigne: son chemin sera celui de l'interprétation, de la droiture, de la chevalerie spirituelle telle que sut la définir Henry Corbin, et le risque encouru pour avoir quitté la fausse sécurité est déjà une victoire. C'est ainsi que nous le trouvons, ou le retrouvons, par l'intercession du Maître-livre de Françoise Bonardel, après de longs oublis et de piètres reniements, pour nous faire signe et nous dire qu'il ne tient qu'à nous d'être, par le ressouvenir d'une certaine tradition européenne, le matin profond d'une nouvelle et fière résolution.

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2. Antonin Artaud, toujours ardoyant

 

Les plus profonds enseignements nous viennent sans doute des œuvres qui, adressant à notre entendement une mise-en-demeure radicale, se refusent à être édifiantes. Une défaillance, un refus, voire un effondrement, ou la conscience d'un effondrement collectif, sont alors la mesure, en précipices, de la plus haute exigence qui s'irise, comme en neiges éternelles, des hauteurs de l'âme, et interdit la réduction de l'écrit au rôle subalterne d'objet artistique.

« Nous ne sommes pas encore au monde », nous dit Antonin Artaud. Nous ne pensons pas encore dans une âme et un corps. Pire encore, nous pensons moins que nous ne pensions; une force, une lucidité ont été perdues et toutes les évaluations, sciences, religions réduites à leurs écorces mortes, à leurs superstitions, travaillent encore à rendre impossible l'advenue du ressac de cette pensée entrevue par la brèche qu'Antonin Artaud décrit dans L'Ombilic des limbes et dans ses premières lettres à Jacques Rivière.

Ce que sa pensée ne peut faire, - c'est-à-dire réduire son langage à l'édification d'une forme littéraire convenue - sera le principe de la puissance, d'une magie concrète qui débute par la conscience de l'œuvre-au-noir et dont le « théâtre alchimique » sera l'instrument de connaissance, non en termes scientifiques, mais rituels, selon l'ordre abyssal d'un sacré originel qui transparaît en feux noirs et feux de roue, selon la formule alchimique , à chaque ligne écrite.

Le livre de Françoise Bonardel, Antonin Artaud ou la fidélité à l'infini, se tient à la hauteur de cette mise-en-demeure. Plus encore que de parler de la vie et de l'œuvre d'Antonin Artaud, ce qu'elle fait admirablement, Françoise Bonardel nous parle de ce dont il est question dans cette vie et cette œuvre, « l'honneur vital » qui s'y trouve engagé, fidélité à l'infini.

Au-delà d'une analyse strictement universitaire qui prétendrait à une explication, l'auteur s'engage, et c'est ce qui rend ce livre passionnant, dans une interprétation, une herméneutique orientée vers une implication dans l'œuvre et dans la pensée agissante de l'œuvre, échappant ainsi au double écueil du mimétisme et de la distanciation.

Le diagnostic que fait Antonin Artaud est clair, sa critique du monde moderne, radicale. L'Occident moderne s'est effondré: « Nous vivons des temps tragiques et plus personne n'est à la hauteur de la tragédie ». Nous avons cessé de penser et d'être. Un envoûtement pénombreux nous tient dans une abstraction restreinte, fallacieuse et mortifère, nous avons perdu « la culture cuivrée du soleil ». Seul, nous dit Antonin Artaud, « un homme en marche depuis toujours » peut dire la sapience perdue. A tant dénier la mort, et la dimension tragique qu'elle impose à chaque être et à chaque moment, l'Occident moderne a renié la Vie: « Réaliser la suprématie de la mort, n'équivaut pas à ne pas exercer la vie présente. C'est mettre la vie présente à sa place, la faire chevaucher divers plans à la fois, éprouver la stabilité des plans qui font du monde vivant une grande force en équilibre. »

L'Occident moderne est apostasie, reniement de ses ressources européennes, triste régression vers un état larvaire de docilité, « règne de l'On » comme disait Heidegger, ou du « dernier des hommes » dont parlait Nietzsche. De Nietzsche à Artaud, au demeurant, se tissent des affinités. « Quand le corps est blessé, écrit Artaud, c'est là qu'on trouve l'âme, l'Aigle et le Serpent » ; totems protecteurs dont nous recevrons, ou non, la force de tout perdre ou de tout gagner, - ce qui est peut-être la même chose.

Antonin Artaud dépossédé de tout, - à commencer par l'usage utilitaire ou décoratif du langage, - s'empare du « tout », tellurique et ouranien, car ce « rien » qui lui reste n'est autre que la langue redevenue Soleil-Logos, puissance héliaque, fulgurance d'Apollon. On comprend mieux l'intérêt d'Artaud pour Apollonios de Thyane, Héliogabale ou le néoplatonisme solaire de l'Empereur Julien par lesquels il songera, je cite, à « retrouver et ressusciter les vestiges de l'antique culture solaire ».

Bien au-delà de la simple polémique anti-moderne, la guerre d'Artaud est ontologique: « Ne jamais discuter, frapper avec ma richesse, ça se taira ». Le dénuement total est la richesse absolue. Tout est dans l'acte d'être qu'il faut révéler par une suite d'épreuves, au sens vrai initiatiques. La conscience aiguë de l'Hors d'atteinte de la pensée et de la défaillance du langage, la vision abrupte, fatale, de cet effondrement central, seront ainsi le principe de la reconquête, mot par mot, geste par geste, d'une intégrité et d'une pureté perdue par une civilisation d'individus que plus rien ne relie à un ordre supérieur. Civilisation envoûtée de l'intérieur par la représentation qu'elle se fait d'elle-même et qui la condamne à être tenue à distance, déportée, exilée à l'intérieur de l'exil lui-même, - là où la servitude volontaire nous installe, dans ce « partout-nulle-part », déraciné, où plus rien ne symbolise avec rien.

Françoise Bonardel, dans ce livre magistral, nous rappelle à cette évidence: si Antonin Artaud n'est pas « homme de Lettres », si sa vie est, en soi, une insurrection et un cri, son œuvre ne saurait se réduire à un « cri » et s'avère être celle d'un très-grand écrivain français. Etre « toujours ardoyant » dans le creuset philosphal où s'animent l'Aigle et le Serpent, tel fut le dessein gnostique d'Antonin Artaud, qui renouvelle à certains égard celui de Maurice Scève, en ses blasons et cosmogonies.

L'ouvrage de Françoise Bonardel approfondit magistralement ce dessein que l'on peut dire gnostique et alchimique, ce « voyage vers Tula », qui est aussi la mythique Thulée hyperboréenne, - autrement dit, le voyage vers ce qu'Antonin Artaud, nomme la Vie, avec une majuscule, Mercurius alchimique. La Vie, pour Artaud, est magnétisation, émanation, irisation des dieux « qui jouent aux quatre coins sonnant du ciel, aux quatre nœuds magnétiques du ciel. »

Contre l'abstraction conceptuelle, Antonin Artaud ravive le spirituel concret dans la tradition de Paracelse, Böhme, Novalis, Hamann et Franz von Baader. La guerre est ouverte contre la pensée calculante, restrictive, pensée d'usure et de pénurie, capitalisante et profanatrice qui nous réduit à l'état de spectre dans les « cavernes de l'être ». Pour Antonin Artaud, rien n'est plus concret que le suprasensible: « J'ai de l'esprit une idée matérielle bien que j'aie une philosophie anti-matérialiste de la vie ». La magie est concrète et d'une exactitude « cruelle ».

Se déprendre de ce qui désincarne nos présences en représentations, de ce qui dégrade nos « actes d'être » en concepts abstraits, de ce qui avilit la tradition (qui est transmission ardente, transfusion) en coutumes bourgeoises, c'est enfin, pour Antonin Artaud, retrouver, en même temps, l'intensité et l'exaltation, les longitudes et les latitudes de l'âme et du monde, sans lesquelles les corps sont sans esprit et les esprits sans corps. La Thulée de l'âme est cette contrée murmurante, ce « voyage à travers son propre sang », comme l'écrit Françoise Bonardel, ce « Styx rutilant de tous les feux nocturnes » qui « nous invite à entreprendre dès ce monde-ci, l'ultime navigation vers et dans l'au-delà. »

L'œuvre sera cette « lame d'obsidienne », éclat solaire porté à la jonction des mondes qui donnera à Antonin Artaud le droit d'écrire: « Mais moi, je suis un être vrai, sans rien de phénoménal, et je me manifeste à tout instant, mort et vivant ».

Luc-Olivier d'Algange

 

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22/02/2025

Un article de Marc Obregon paru dans L'Incorrect N° 83, février 2025:

LUC-OLIVIER D'ALGANGE

Une chaine d'or pour les relier toutes

 

La collection Théôria de L'Harmattan devient une sorte de bibliothèque interdite incontournable pour tout lecteur exigeant porté sur des sujets tels que le mystique chrétienne ou les relents kali-yuguesques de notre époque. Illustration avec l'éminent poète et dandy Luc-Olivier d'Algange. 

Contre les écrans qui divisent, contre la segmentation des connaissances qui produit des chiens savants tout juste capables de vomir des lignes de code pour enfermer un peu plus le réel dans une nasse numérique, Luc-Olivier d'Algange, dans ses Droits de l'âme, propose de réunifier le savoir, de faire comprendre à nouveau quelle grande Tradition (ou sophia perennis) sous-tend les textes majeurs, de rappeler les tunnels et les rhizomes d'idées qui travaillent secrètement les oeuvres, qui les relient entre elles dans un vaste dédale de références, de liaisons quasi-chimiques relevant d'une sapience ésotérique. A ce titre, il s'élève contre les approximations et les dérives idéologiques d'un enseignement de la littérature qui voudrait ranger les époques dans des cases, et opposer, par exemple, le classicisme au romantisme: " Il est temps d'en finir avec ce dualisme de pacotille qui ne se lasse pas d'opposer une raison diurne à une irrationalité nocturne, un classicisme prétendument raisonnable et un romantisme qui serait tout embarbouillé d'obscurantisme".

Lecture maistrienne

A ce titre, il réhabilite l'influence primordiale de Joseph de Maistre sur les romantiques, à commencer par Nerval et Baudelaire qui, tous deux, ont reconnu chez le philosophe une influence capitale - et ce contre l'avis de Sartre, dont les tentatives pour prouver le superficialité de cette influence sont soigneusement démontées par d'Algange. Qu'est-ce qu'une époque ? Qu'est-ce qu'est-ce que la sensation de vivre dans son présent, d'où vient cette impression qu'un sens à la fois intime et universel découle du passage des années ? Rien de plus, juge Luc-Olivier d'Algange, en méditant sur Les Soirées de Saint-Pétersbourg, que le surplomb de la Providence sur le temps. Sans Providence, le temps et l'histoire ne sont que des successions d'événements travaillés par une cyclicité amorphe, c'est bien la Providence qui a déplié la flèche du temps, et sorti les époques de la glaise des itérations amorphes. 

Gnose contre gnose

Chez d'Algange se joue également un vieux conflit qui oppose certaines hérésies jugées "gnostiques" dans le sillage des condamnations de saint Irénée de Lyon.  Pour d'Algange, opposer la foi chrétienne et la gnose est une erreur, puisqu'il différentie lui-même deux gnoses: l'une négative: "le gnoticisme des sectes qui vitupèrent contre le monde, qui haïssent le sensible" et une gnose vertueuse qui ne serait pas "volonté de pouvoir mais puissance du silence, la gnose qui approfondit et diffracte la croyance, s'y accorde, comme la voûte romane s'accorde au coeur". Une gnose qui se réalise toute entière dans la suspension poétique et qu'on retrouve telle quelle, note d'Algange, dans les fameux vers de Nerval, El Desdichado, un poème à la dimension quasi-alchimique, et qui s'inscrit dans une longue tradition littéraire française "de Chrétien de Troyes à Maurice Scève, de Rabelais à Béroalde de Verville, de Ronsard à Cyrano de Bergerac".  

Tout le travail d'orfèvre de Luc-Olivier d'Algange tient ici, dans ce fil d'or qu'il suture au revers de notre histoire littéraire, un legs invisible qui relie Boutang à Léon Bloy, Montaigu à Julien Gracq, Guénon à Suarès, attestant que si la France est bien la fille ainée de l'Eglise, sa littérature en est le Graal, caché mais visible à tous, à condition d'être entraîné à reconnaître ses liens invisibles qui tissent dans l'ombre une histoire secrète de l'âme. 

 

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