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26/08/2013

Le "Traité de la Foudre et du Vent" d'Henry Montaigu.

Traité de la Foudre et du Vent..rtf

23/08/2013

De la théodicée poétique d'Ernst Jünger (extrait)

 

(...) Mais on ne saurait ébaucher un hommage à Ernst Jünger sans évoquer l'idéogramme clair et léger de la cicindèle.

La cicindèle qui danse dans l'air, dont on ne sait tout d'abord si elle est un éclat de lumière ou un insecte, est sans doute le signe le plus immédiatement perceptible de l'éveil du Logos. Les "chasses subtiles", qu'elle relèvent de l'intelligence entomologique, ou bien de l'audace de ceux que Jünger nomme les "psychonautes", sont toujours une herméneutique du monde.

Ce qui distingue l'œuvre de Jünger, c'est d'abord la puissante originalité de son art de l'interprétation. Alors que tant d'autres s'en tiennent à une théorie du signe arbitraire ou de l'évolution des espèces, Jünger bouleverse ces certitudes scientistes par la considération de l'infime et du subtil. La cicindèle est un symbole. Mais, entendons-nous, elle est un symbole issu de la trame du monde, un signe, délivré par la terre, d'un message dont la complétude n'est jamais que devinée, induite par reflets, par miroitements, par éclats. La splendeur du monde n'emprisonne pas la vérité du monde mais la délivre dans la multiplicité des signes, des hiéroglyphes dont est composée la nature. Le tout est davantage que la somme des parties. L'immanence n'est pas close sur elle-même. La solaire cicindèle scinde de son aile l'emprise de la nature sur elle-même qui est l'illusion foncière des matérialistes.

Pour Ernst Jünger, comme pour Novalis, la matière n'existe pas. Le monde est blasonné, et les créatures qui le peuplent, les configurations de lumière et de nuit qui rendent discernables nos approches, participent d'une grammaire que l'on ne peut comprendre que par la contemplation. Le monde est constitué comme un langage. Tous les arbres, toutes les pierres, tous les papillons, tous les paysages et toutes les circonstances de notre vie sont hiéroglyphiques: "Les hiéroglyphes, écrit Jünger, font plus qu'égratigner la surface des choses, les époques et les conjonctions d'astres, ils se décrivent pas seulement la vêture mais ce qui, en elle, se métamorphose avec elle." La cicindèle est la pointe virevoltante dans la tapisserie de l'air, d'une vérité qui montre l'au-delà de l'entrecroisement des fils: l'espace libre.

Nous qui sommes des amis des livres, des contemplations et des songes, nous éprouvons à l'égard de Jünger de la gratitude pour tant d'invitations faites à la rencontre et au passage entre les mondes. Le chasseur subtil, nous dit Jünger, est "l'hôte du pays des merveilles". Le merveilleux surgit à l'improviste. Apparition-disparition où la conscience atteint à l'incandescence métaphysique: "La rencontre ne dura qu'un instant, mais l'étincelle avait mis le feu. Cette vision disparut de façon aussi surprenante qu'elle était apparue; dans ces deux mouvements la légèreté s'unissait à la force..."

Force et légèreté, vitesse qui révèle le secret de l'intemporel, explosion de couleurs qui délivrent le secret alchimique du noyau de toutes les teintes, l'œuvre de Jünger fut toute entière une quête ardente. L'attention portée aux créatures infimes et scintillantes qui s'échappent de la fixité du temps est bien une inquiétude métaphysique, car ces créatures visibles et mesurables, "nous pouvons aussi les prendre pour exemples des forces qui croisent nos voies, qui même nous traversent sans que ayons conscience d'elles, un peu à la manière des ondes qui, de très loin projettent une image sur un écran." Dans ces ondes lumineuses, qui sont l'écriture du monde depuis la création, Ernst Jünger nous initie à ce qu'il nomme "la vie magnifique".

*

 

A propos de Jünger et d'Hölderlin: La perspective hölderlinienne (in Lux Umbra Dei, éditions Arma Artis)

et aussi: Cicindèles, notes sur l'œuvre d'Ernst Jünger (in Fin Mars. Les hirondelles, éditions Arma Artis)

 

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12/08/2013

L'hédonisme, les mythes et les dieux.

Nous sommes, dans le monde moderne, au régime sans sel, - sans saveur, sans savoir, sans sapience. Rien de poreux, le déni des influences; une acculturation policée accelère le processus qui nous conduit au "dernier des hommes" dont parlait Nietzsche. Face à cette fatalité, ou qui semble telle, nos défauts et nos vices viendront à notre rescousse tout autant que nos qualités et nos vertus. Nos intempérances et nos paresses immémoriales seront, presque à l'égal de l'héroïsme de l'intelligence et de la générosité, une résistance au monde planifié. Le vice cependant n'est qu'un exotérisme, la paresse doit s'approfondir en non-agir (wu wei, disaient les taoïstes) et l'intempérance doit aller jusqu'à son secret léger: l'ivresse sacrée. Le puritain croit éradiquer le vice ou le défaut, et arrache la possibilité des plus hautes vertus.

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Ce qui surprenait chez ce philosophe "hédoniste" très à la mode, c'était son âpreté à l'accusation, son acharnement à accumuler des pièces à conviction contre ses ennemis, en un mot cette austérité, cette raideur de Savonarole traduite en discours diserts, à la manière des hommes politiques soucieux de convaincre au plus vite.

L'hédonisme n'en demande pas tant, et peut-être des qualités (ou des défauts) inverses: une bonhomie, un abandon dont les hommes crispés sur leurs convictions ne peuvent avoir la moindre idée. Le plaisir s'effarouche aux trop fortes résolutions. Son royaume est plus léger, plus indifférent aux opinions, attentif aux choses lointaines et très-proches. Il se fiche bien de Sartre, de Beauvoir ou de Freud.

Le véritable hédoniste sait bien que le temps passé à démontrer et à éreinter est autant de temps perdu pour éprouver et pour louer. Ces regards et ces corps aimés, nous nous perdons en leurs profondeurs, nous les embrassons dans notre louange.  Voici l'envers des feuilles dans le vent lumineux, le bruissement qui scintille; l'été coule sur la nuque de cette jeune femme, si près, que je respire; cette nuit qui s'approche n'est pas une nuit, mais une saveur...

*

Etre pleinement dans une matinée d'été, c'est entrer en relation avec tout ce qui, en nous, se souvient des gloires les plus incandescentes et mystérieuses, - de ce qui fut au monde et n'y subsiste qu'à l'état de traces symboliques, mais que l'esprit ravive, faisant de ces traces des pays surgis d'un horizon bleu profond; pays qui nous invitent à les rejoindre pour que nous retrouvions en eux la puissance et la joie perdue avec les temps historiques.

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Les mythologies anciennes ne mériteraient pas une seule seconde d'attention si elles ne disaient exactement les recours de notre âme contre le monde profané, nos aventures intérieures, nos sagesses voilées, entrevues, nues parfois comme l'Aphrodite anadyomène, advenue de l'écume légère et dont l'apparition nous saisit dans l'instant qu'elle éternise.

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Les mythes ne nous renseignent pas sur des civilisations disparues, vestiges devenus incompréhensibles d'une cohérence détruite; il nous parlent de ce que nous sommes et plus encore qu'une expérience, ils sont une recouvrance, un pacte renouvelé entre le visible et l'invisible.

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Le dieu de la mer, par exemple, n'est pas seulement la mer; il est ce qu'elle nous donne, ce dont elle nous menace; il est notre ravissement et notre effroi, non point une personnification de ce que l'on ne peut nommer ni comprendre mais la relation qui s'établit entre elle et nous par l'entremise de l'imagination créatrice. Dans un monde sacralisé, mythologique, les choses ne sont pas des choses seulement quantifiables ou analysables, mais des choses entières, pleines et incommensurables dans leurs nuances et variations.

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Dans le suspens de nos prières aux dieux, certains dieux, les plus secrets, continuent de prier pour nous. Pour les entendre à travers les bruissement de la mer, des feuillages, il suffit de faire taire, en nous, et si possible autour de nous, le fastidieux bavardage des craintes et des supputations qui tourne, en disque rayé, dans nos entendements désenchantés.

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04/08/2013

Le bruissement secret du sang

Ce monde fait pire que nous exploiter: il nous intime à déserter notre existence, à céder ontologiquement. Réducteur, démoralisateur, il promeut ce mélange d'hébétude et de mesquinerie constitutif d'un nouveau type humain, dont le propre est de passer à côté de tout par stupeur et vilénie.

Attendons les "révoltes logiques" rimbaldiennes, surgies des matinées d'ivresses. Le néant de l'être ne peut triompher; les plus funestes planifications cèderont devant la toute-possibilité refleurie. Elles cèdent déjà, à chaque fois que, par des mots, nous pouvons la dire. Ce n'est pas tant la volonté de résister qui est requise que la reconnaissance d'une beauté abandonnée, ressaisie, aimée, un bruissement secret du sang, - le coeur battant par la soudaine fraîcheur de l'eau qui nous saisit lorsque nous plongeons du pont, un soir de canicule, sous le ciel violet.

 

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Ce moment intense qui précède la victoire, - comme l'ivresse du visage perdu dans une chevelure soleilleuse, - nous dit que notre victoire sera l'abandon suprême. Victoire non sur d'autres, mais victoire en soi, sur le "moi" toujours fautif, toujours défaillant, toujours accusé, - comme le sont toutes les illusions.

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Si mon coeur devient le coeur du monde, l'oubli est boréale de la mémoire.

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28/07/2013

Hiérophanies dans les ruines

La moindre fonction financière, administrative ou judiciaire jette le Moderne, homme ou femme de guichet, dans une arrogance de pouvoir, et une vulgarité, qui suffisent à elles seules à expliquer tous les totalitarismes. Des ripostes s'imposeront, "chevaux échappés", selon la formule Mihima.  

La chute des "élites" actuelles coincidera avec l'invention d'une aristocratie nouvelle, non plus au service de l'économie,- une aristocratie surgie de la terre et désireuse du ciel. Les puissances telluriques et ouraniennes sont en attente pour la servir. 

*

Les dieux ne sont pas des explications "pré-logiques", des allégories, mais des advenues, des présences. Si je suis au bord de la mer, une nuit d'été, cette immense et bruissante présence n'est pas seulement la somme de ses caractéristiques; elle ne saurait davantage se réduire à une proposition esthétique. Sa puissance numineuse entre en conversation avec moi, sollicite en moi d'autres recours, d'autres états de conscience, me donne au monde d'une autre façon. Celle présence-là, lorsque je la perçois, c'est le dieu.

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De même qu'il y a des dieux, il y a de bons et de mauvais génies qu'il convient de recevoir ou de congédier. Les mauvais génies s'emparent de nous à la faveur de nos faiblesses, pour en faire des armes contre nous-mêmes et ceux qui nous veulent du bien. Le mauvais génie nous sépare des sources vives, de la sensible beauté du monde. Il veut que nous lui tenions compagnie dans son sous-sol. Le ressentiment instillé est sa tactique.

Le bon génie est moins âpre et plus versatile. Il scintille dans le scintillement: rappel. Voici le monde, nous dit-il, dont toute l'horreur n'ôte rien à la beauté qui embrase et ravit lorsqu'elle passe, fût-ce au-dessus des ruines, et surtout au-dessus des ruines.

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Le Moderne qui vit dans un monde entièrement ruiné a la manie de la rénovation, de la restauration, du ripolinage. Son "idéal": la vie proprette, planifiée, plate. Son triste désordre intérieur exige l'ordre extérieur, - mais ce n'est que l'ordre qui règne dans le supermarché, le fast-food. Son âme est dans ses appareils. C'est d'abord ce qui frappe si l'on compare un espace moderne à un espace traditionnel: l'un est pauvre sensoriellement, aligné, symétrique, angulaire, aseptisé et vide; l'autre est profus, odoriférant, versicolore, anarchique en apparence.

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Le lyrisme, désormais tant conspué, moqué, dédaigné, est d'abord la réalité musculaire et respiratoire d'un corps qui se meut dans le monde et qui devient, par cet exercice, instrument de perception de sa grandeur, de son faste, de ses hauteurs et de ses infinies profondeurs spirituelles.

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Devant le lyrique ou l'épique, le Moderne rabougri dans sa subjectivité crispée, ricane ou s'étrangle de rage; il manque d'air. Que ne lui parle-t-on de son moi, au lieu d'évoquer les ciels, les océans, les forêts, les dieux, la subtile géométrie des astres et des vols d'oiseaux !

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Le poète salue et remercie; le Moderne se renfrogne dans son grief.

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Le mot éminent du poète épique: victoire. Le mot précellent de la critique moderne: échec. Les Modernes iront en enfer, dirait-on, mais comme ils ne savent pas attendre, ces vibrions, et comme ils doutent, ils fabriquent l'enfer ici-bas.

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Le manque de foi est un manque de puissance, mais aussi un manque de fragilité. Que sont alors ces êtres à la fois faible et durs ? De dociles seviteurs de la représentation dominante.

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Le rationaliste le plus radical, l'athée le plus convaincu, le matérialiste le plus disert sont tous cependant dévôts (et même particulièrement pratiquants) de l'Argent, qui est le fiduciaire par excellence. La foi que les hommes eurent naguère en leurs dieux, leurs lieux sacrés, puis en la Résurrection de la chair ou au Saint-Esprit, foi diverse, aventureuse, mystérieuse, a cédé la place à cette foi universelle en l'Argent, suprême abstraction "dont le centre est partout et la circonférence nulle part".

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Tout ce qui est vivable dans le monde moderne est la survivance d'une création qui lui est antérieure et, secrètement ou non, lui demeure hostile. Les Modernes les plus avisés le savent et s'appliquent à en détruire les traces. Cependant au-delà des traces, et qu'ils ne peuvent entrevoir, il y a le Calame, et au-delà du Calame, il y a la main qui tient le Calame, et, hors d'atteinte pour eux, l'encre dans laquelle puise le Calame. Cette nuit d'encre est le ciel au-dessus de nos têtes: toute-possibilité.

C'est ainsi que par l'écriture, ce que nous pensions perdu est, en réalité, notre bien, notre recouvrance: " Ilion fut, mais Ilion demeure dans l'hexamêtre qui la pleure". (Borges).

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26/07/2013

Journal désinvolte 26/07/2013

La démocratie qui n'est pas, en soi, un mauvais concept, est devenue le nom de l'arrogance occidentale moderne. La société qu'elle veut imposer est un piège qui donne à croire que tant que l'on n'est pas piégé ostensiblement, on est libre. Chaque homme piégé attribue sa servitude, non au système global mais à quelque infortune qui lui serait propre, et dont il pourrait se libérer par l'argent, - et pour en gagner, il resserre encore les tenailles du piège où il s'est fait prendre.

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L'idéal du "plein-emploi" est un horizon de servitude généralisée. Pour y atteindre, la société de contrôle travaille à interdire la possibilité de la vie frugale, épicurienne.

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La société telle qu'elle s'impose à nous reste incompréhensible si l'on n'y discerne pas un fonctionnement qui, en tout, a pour finalité la réduction de la vie à son exercice le plus étroit, le plus contraint, le plus embarrassé et le plus décevant. Ce fonctionnement et sa finalité constituent l'idéologie dominante du Moderne, sa théorie et sa praxis. Ce qui fut grand et gradué, le faire petit et plat; ce qui fut libre, l'enchaîner et le contrôler; ce qui fut divers, l'uniformiser; ce qui fut inépuisable, le comptabiliser; ce qui fut mystérieux et vivant, le tuer et le dissequer.

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Je ne puis me défendre du sentiment que l'écriture demeure un acte magique. Si galvaudée qu'elle soit ( mais peut-être de moins en moins galvaudée, de plus en plus rare) elle tient, de son commencement à sa fin, une suite d'actes, entre eux reliés, une procession de gestes qui, allant de l'invisible pensée à la visible écriture, et de celle-ci à l'invisible pensée d'un lecteur, et de la profondeur du monde, résume en elle ce qui, dans toute magie, relève de la manifestation.

C'est un monde profond qui advient par des signes tracés, - un monde qui fût demeuré hors d'atteinte, un monde qui est à l'intérieur du monde et cependant révèle et fait resplendir le monde extérieur de toute l'intensité de ses symboles. Quiconque eut, ne fût-ce qu'un instant, cette expérience sait que désormais, pour lui, tout ce qui n'est pas magique est mort; car cette expérience, cette traversée du péril, est aussi ce qui sauve, ce qui fait passer une part de nous-même, l'impondérable, de cet autre côté, où tout ce qui importe est sauvegardé, où toute chose dite contre le monde profané, verdoie.

24/07/2013

Baudelaire et Joseph de Maistre (extrait de Lux Umbra Dei)

2.L.U.D. Baudelaire et Joseph de Maistre.doc

17/07/2013

De la société de contrôle (suite)

Face à la société de contrôle (qui succède aux sociétés disciplinaires), il faut agir comme si nous n'étions pas contrôlés. La victoire de ce Big Brother est acquise sitôt nous jaugeons nos propos au regard de sa présence. L'auto-censure est la plus parfaite réalisation de la censure. La crainte qu'exerce le contrôle fait partie du contrôle.

La société de contrôle veut que nous sachions qu'elle nous contrôle. Ce savoir cependant est à double tranchant. Ces questions furent magistralement traitées par Ernst Jünger dans son Traité du rebelle, - livre qui, au lieu du pâle Indignez-vous, devrait  être le  viatique  de ceux qui entendent sauvegarder en eux, et pour d'autres, une part d'irréductible souveraineté.

 

*

La société de contrôle a pour finalité de nous inscrire dans une statistique, de réduire l'humanité à des données statistiques. Stade ultime de ce qu'Heidegger nommait la "pensée calculante" et René Guénon, "le Règne de la Quantité". La lutte contre le crime, en l'occurrence, est un argument tartuffesque. Tartuffe, au demeurant, est devenu la figure tutélaire de notre temps. Nous sommes passés des dieux aux titans et des titans à Tartuffe, - en attendant le retour des dieux qui viendront des confins oubliés, des brumes d'or, magnamines, pour nous sauver en dépit de nous-mêmes.

Notre tâche: garder en nous une attention pour répondre à leur appel et un vide lumineux pour les recevoir.

*

Ceux qui nous reprochent nos erreurs ou nos faiblesses et nous félicitent de nos victoires et de nos forces (et, pire encore, ceux qui font l'inverse !) oublient que toutes elles s'entretissent pour nous faire ce que nous sommes. Nos défaillances inventent nos plénitudes; d'errer nous enseigne la voie droite. Nos paresses rassemblent nos forces; nos oublis sont le tracé ou le relief de notre mémoire; nos abandons sont les signes de nos reconquêtes.

*

Tout espoir repose sur ceux qui préfèrent obéir à un Maître qu'à une Machine, sous condition que le Maître ne soit pas lui-même l'esclave d'une Machine.

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La pensée européenne, avant qu'elle ne devienne occidentale, fut une conversation avec les mythes non moins qu'avec la raison.

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Le propre de l'Ordre est d'être secret, - comme celui de l'éternité est d'être sise dans l'instant. Hors du contrôle du temps de l'usure.

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L'individualiste moderne est d'abord un homme incapable de se réjouir du bonheur d'autrui et de la gloire de ce qui est plus grand que lui. Son châtiment est la tristesse, - une sorte de morosité hargneuse, ricanante, qui en fait un personnage ennuyeux et antipathique, vétilleux et mesquin; toutes particularités qui en font aussi un être parfaitement contrôlable.

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Contre le contrôle, s'enraciner dans ce qui ne peut encore être entièrement contrôlé: les forêts, les océans, le cosmos, les dieux antérieurs. Nous percevons les dieux antérieurs non comme des allégories ou des métaphores, mais comme des advenues premières, protectrices, qui bruissent et scintillent à nos oreilles, nos yeux, circulent dans notre souffle et notre sang. Ces présences reverdissent dans notre incontrôlable ferveur.

*

 

Le soleil tournait à travers des apparences de fleurs, les yeux brillaient, les épaules nues laissaient le soir d'été s'attarder sur leurs courbes précises; point de musique, tout était musique; des coulées de fraîcheur aux cheveux encore soleilleux; l'horizon couvait un feu de légende.

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08/07/2013

Réfractaire au contrôle, intempestiva sapientia 8/07/2013

Le  monde a été confié, dans ses "autorités", ses pouvoirs et sa gestion, à des gens qui s'ennuient comme des rats morts (et que leurs propres indélicatesses ne parviennent plus même à distraire). Ne nous étonnons pas qu'ils fabriquent un monde à leur image. Même à l'esbrouffe, il n'arrivent plus à nous faire croire que leur position n'est pas la position cardinale de l'ennui le plus sombre, le plus sinistre et le plus néfaste, - l'annihilation la plus radicale de toutes les ressources de l'âme.

Secs, non comme le désert ou le bois mort, - mais comme ces matières plastiques indégradables qu'ils affectionnent, imperméables aux influences du cosmos et de leur tradition. Que reste-t-il à leurs ambitions après le saccage de la langue, l'acculturation des masses, l'urbanisme en tant que manifeste de la laideur ? Il leur reste à parachever la société de contrôle et de surveillance, qui succède aux sociétés disciplinaires; ce qu'ils font à grands pas, servis par les technologies qui ont été inventé à cette fin. Que fait la commère qui s'ennuie dans son village (désormais planétaire): elle surveille.

Le sans-vie épie la vie des autres,- petite tête durcie, rétractée dans ses compétences, logiciel-cafard.

La bonne nouvelle, c'est que ces gens, qui participent des rouages, ont déserté le monde; qui donc nous appartient, du plus sensible (qu'ils ne perçoivent pas) au plus intelligible (qu'ils ne peuvent comprendre).

Jamais ils ne recevront le salut d'un bon coeur ou d'une belle intelligence, ni le salut d'un arbre ou d'un ciel,- et moins encore le salut d'un dieu.

*

Ce bonheur extraordinaire qui nous saisissait lorsque nous arrivions à Nîmes, aux premiers beaux jours... Le premier soleil sur les paupières fermées, les rumeurs de la ville au matin sur la place aux Herbes, le double-café éveillant les sens après le voyage en train du petit matin, les allées arborées encore vers les Jardins de la Fontaine, tout en hauteur... Et du temple de Diane, où quelque mystère d'eau, de pierre et de lumière n'avait cessé de s'accomplir depuis plus de deux milles ans, nous poursuivons notre montée vers la tour Magne, en saluant, après les dieux antiques, et selon une logique parfaite, la France du Roi-Soleil, tremblante et pâle sous le haut et vrai et puissant soleil qui se déversait, à midi, sur nos fronts et levait, tout autour de nous, des senteurs végétales et, sur le chemin, le bref et aveuglant éclat d'un morceau de verre.

*

Les heures heureuses sont les moments d'une procession dont, parfois, nous ne devinons ni l'origine, ni la fin. C'est un sentiment de nostalgie qui nous saisit, non du passé, mais de l'éternité. L'heure heureuse est augurale; son miroitement renvoie dans le monde l'image d'une plénitude entrevue.

D'où cette inimitié immémoriale, ce combat spirituel, qui oppose les hommes de la réminiscence aux hommes de la planification. Aux uns, l'efflorescence de la profondeur des temps, la lumière des siècles; aux autres la soumission à l'avenir, c'est-à-dire à ce qui n'existe pas et auquel ils se préparent en faisant cesser d'exister ce qui existe, heure par heure, éclosion après éclosion. Le monde moderne est ce rouleau-compresseur, cette nappe de goudron. Heureux les hommes qui n'interrogent l'avenir, et n'en répondent, qu'avec des entrailles d'animaux ou des baguettes d'achillée.

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Les hommes qui s'ennuient, on pourrait dire que c'est tant pis pour eux, sinon que, par surcroît, ils deviennent hargneux et activistes dans leurs sphères respectives et dévouent leurs travaux à l'enlaidissement du monde.

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Mode hostile à ceux qui aiment la beauté, mais providentiel, en les obligeant à la chercher, à la créer, à travers des épreuves, comme une source vive, un Graal.

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04/07/2013

Un article d'André Murcie, sur "Le chant de l'Ame du monde" de Luc-Olivier d'Algange

 Extraits d'un article d'André Murcie sur Le Chant de l'Ame du monde

 

Sept poèmes en 190 pages. Dix-huit vers par page, centrés, en gros caractères. L'ensemble s'impose de lui-même. Luc-Olivier d'Algange, qui est surtout connu pour ses proses étincelantes, nous dévoile son arme secrète: une poésie ressourcée à l'ode pindarique, qui ne chante que la beauté absolue du monde dans le dévoilement de ses formes les plus concrètes comme dans la geste de recouvrement de ce qui ne se donne que caché. (...) Voici un poète qui est remonté vers les sources, plus loin et plus haut que ses propres fontaines intérieures.Antérieures.

Ceux qui entreverraient le mystère de l'âme du monde comme une émanation plus ou moins égrégorienne de la matière, un peu comme la musique que produirait un violon, se crèveraient le troisième oeil de la compréhension intuitive avec le bout l'archet qu'ils ne sauraient pas manier. L'âme du monde est bien cette notion platonicienne qui nous apprend qu'entre le 1 et le 2 il faut admettre un autre chiffre qui permet de passer de l'Un à l'Autre sans retomber toujours sur le Même.

Complexes mathématiques célestes un peu difficiles à comprendre mais si faciles à confondre dans l'irisation - nous pourrions employer le terme de ionisation - de la beauté du monde. L'âme du monde est cet escalier qui monte et descend une multitude de degrés dont seul le nombre infini nous offre de circuler de par le monde à la vitesse de l'esprit, supérieure à celle de la lumière.

Certains s'écrieront que nous sommes là en pleine poésie métaphysique. Mais que ces esprits inquiets de rassurent. La poésie de Luc-Olivier d'Algange n'est jamais glossolalie verbeuse ou nébuleuse. Elle dessine des contours purs. Si elle chante la métamorphose, c'est celle d'une forme qui s'éclipse en une autre, encore plus épurée, ordinale et cardinale.

Le Chant s'ordonne au concret des idées et des choses. Car toute notion est un caillou au tracé aussi fin, à l'arête aussi tranchante que la pierre sur l'autel des dieux (...) Des éléments simples dont l'assemblage se décline sous une incessante floralie, un interminable roucoulement d'objets aussi divers que le sel et la flamme, que l'ombre et le jour. La poésie de Luc-Olivier d'Algange est riche de tous ces vocables rutilants qui expriment l'essentiel du monde. (...)

Pour le lecteur le voyage sera facile. Qu'il se fie à la voile latine du poème et se laisse emporter vers les heures les plus orageuses et les plus claires. C'est une houle immense qui vous prend et vous enlève vers les confins du centre du monde. L'amplitude des Grandes Odes de Claudel alliée à la munificence du Laus Vitae de D'Annunzio.

Une poésie d'élévation lyrique et de rythme orphique, qui refuse l'humaine médiocrité et préfère la hauteur des Dieux. Une poésie d'altitude et de longues pérégrinations ulysséennes sur des mers d'huile ou de tempête. Un recueil de très-grande exigence, quelque peu solitaire dans la production contemporaine, mais essentiel; qu'un Baudelaire aurait dépeint du seul vocable de "Phare".

                                                                                                         André Murcie 

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 Le Chant de l'Ame du monde, éditions Arma Artis

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03/07/2013

De la contemplation (intempestiva sapientia 03/07/2013)

Il y a, tout aussi naturel et immédiat, un goût pour l'avilissement comme il en est un un pour l'ennoblissement. La résistance à l'avilissement exige une méthode. La civilisation fut naguère l'enseignement de cette méthode: comment résister à la pesanteur. Les adeptes de l'avilissement sont nombreux et partout; l'un d'eux est  caché en chacun d'entre nous, et sa sollicitation n'est pas seulement celle du moindre effort. La volonté d'avilissement est âpre et puissante; elle est une force. Seul s'y oppose la contemplation dans la plénitude de son rayonnement.

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Cependant, point de contemplation sans les conditions qui la rendent possible: le courage de la guerre contre l'avilissement.

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L'art est un moment, une voie, vers la contemplation. Tout art est sacré qui porte en lui, ésotérique, le pressentiment d'une contemplation ardente, d'une prière de feu, d'une échappée belle.

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Les oeuvres sont des preuves de bienveillance. Quelle que soit la récompense rêvée de gloire ou de fortune, un livre est d'abord un don. Ce qui est envié, ce qui, pour le ressentiment, est impardonnable, c'est moins le prestige ou la gloire conquises que la faculté de donner sans retour. Par temps calculateurs, la générosité est suspecte.

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Ecrire est d'autant plus un don gratuit que presque personne ne lit vraiment. En même temps, rien n'existe que par le Logos. Certaines hautes formes de la liberté humaine sont exercées dans les oeuvres et dans la vie qui les conçoit ou les reçoit.

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Que se passe-t-il dans l'esprit de ceux dont l'ensemble des phrases qu'ils prononcent n'a trait qu'à la "gestion" et aux problèmes de la vie quotidienne ? Enigme noire. Sans doute vaut-il mieux ne pas savoir. Tout aperçu à l'intérieur de ces cervelles serait mortel.

*

Il faut autant de violente subtilité pour jouir pleinement d'une matinée d'été que d'un sonnet de Mallarmé; et autant d'ingénuité heureuse pour pour jouir d'un sonnet de Mallarmé que d'une matinée d'été.

*

Par ces temps, personne n'a plus le temps de rien. La conversation, la lecture s'éloignent des usages contemporains. Restent les "emplois du temps", d'une parfaite arrogance illusoire: ce n'est pas nous qui employons le temps, c'est le temps qui nous emploie à des fins qui nous échappent.

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Nous devenons ce que nous contemplons, - en cet instant, où l'intérieur et l'extérieur ne font qu'un, où ce que nous regardons nous voit, le Moi se dissipe comme une brume au soleil.

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Derniers livres parus:

Propos réfractaires, éditions Arma Artis

Lectures pour Frédéric II, éditions Alexipharmaque

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01/07/2013

Intempestiva sapientia,01/07/2013

Si vous nommez Dieu, votre goût du meurtre et de la servitude, permettez-moi de n'y pas croire. Si vous nommez Dieu, le Bien, le Beau et le Vrai, ne faîtes rien en son nom qui les dissocie. Si vous nommez Dieu, le Vide, laissez-moi le contempler en toute chose.

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Certains lecteurs semblent avoir raté leur carrière de procureur. Ils lisent vos livres comme des pièces à charge. Spécialistes de la citation tronquée ou faussée, pathologiquement imperméables à l'ironie, voici les incarnations vivantes, et qui entendent être honorées comme telles, d'un "Bien" qui est devenu l'ennemi du Beau et du Vrai. L'Ennemi, - entendons bien.

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Le lâche accomplit son crime au nom de la morale

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La nouvelle censure, perfectionnée, ne se livre plus que rarement, et discrètement, à l'éliminiation physique, toujours aléatoire, des livres incriminés: elle travaille désormais à rendre incapable, physiologiquement, de les lire, par divers procédés d'aculturation, de crétinisation et d'ahurissement. Tout cela bien sûr, au nom de la morale qui, par dessus, condamne ces méchants penseurs élitistes et pervertisseurs (comme le furent, par exemple Socrate ou Sohravardî).

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les "dysfonctionnements" de la société font partie de la société: délinquances lucratives, lenteurs administratives, embourbements et embarras divers, peurs sourdes, hystéries, susceptiblilités, lavages des cerveaux, mais avec des décoctions de fiel: tout contribue à l'état d'hébétude et d'usure de la post-humanité bredouillante et sans défenses voulue par la Tyrannie globale. Lorsqu'il s'agit d'être taxé, surveillé, empoisonné, rassurez-vous, tout fonctionne à merveille. Tout société naît d'une coexistence d'ordre et de désordre. Là où nous sommes, le désordre et l'ordre sont également débilitants. Rien n'interdit d'imaginer des occurrences où l'ordre et le désordre seraient également créateurs.

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Mon scriptorium : sous le ciel et dans les ramages. La langue des oiseaux n'est pas une métaphore.

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Comment l'été - souvent la nuit - où le corps semble être si exactement à la même température que l'air, la frontière entre eux incertaine,  devient l'été dans une âme et un corps, "la mer mêlée au soleil", - extases rimbaldiennes, fusions, transmutations. L'alchimie du Verbe est aussi une alchimie des corps. Certaines phrases demeurent incompréhensibles faute, de la part du lecteur, de l'expérience physique dont elles naissent et dont elles témoignent. La métaphysique se traduit en physique, comme le silence se traduit en mots.

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Ecritures des variations, - ces figures stylistiques sont moins des artifices que des prolongements des structures en mouvement de la nature.

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Effrayants ces lecteurs d'un nouveau genre qui s'offusquent de trouver dans un livre des mots ou des noms qu'ils ne connaissent pas; et qu'ils ne connaîtront jamais, trop offensés pour ouvrir un dictionnaire ou consentir à apprendre quelque chose de qui que ce soit. On pourrait en conclure, à les considérer, que l'ignorance est une faille du caractère, un excès coupable dans la façon d'être imbu de soi-même; si gonflés et si imbus que plus rien ne peut entrer en eux que ce qu'ils croient déjà savoir.

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Aux antipodes, les aventureux, les sensuels, qui, de ne pas savoir quelque chose s'en réjouissent comme d'une saveur, d'un pays ou d'un corps à découvrir.

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Derniers livres parus:

Lectures pour Frédéric II, éditions Alexipharmaque

Propos réfractaires, éditions Arma Artis

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30/06/2013

Un article de Pierre Le Vigan sur les "Propos réfractaires" (Métamag)

Un article de Pierre Le Vigan:

A être doctrinaire, la critique des modernes serait vite aussi ennuyeuse que la modernité elle-même. Mais le contraire de l'ennuyeux n'est pas le superficiel, c'est le vif, c'est ce qui est allègre. Ce sont les qualités que l'on trouvera aux Propos réfractaires de Luc-Olivier d'Algange. Il y défend l'aristocratie comme projet et non comme pièce de musée, le droit à la désinvolture et à une pointe de folie. Il y critique la grande solderie de tout, le Progrès comme progression du lourd, du triste et du laid. Le règne de la quantité du moche. Ce qui est moderne a exterminé la diversité, note-il. "Le Moderne croit devenir en cessant d'être ce qu'il fut. Mais alors qu'est ce qu'il devient ?"

On a fait de la raison une idole, explique encore L.O. d'Algange, et c'est une folie. On a immergé l'homme dans le culte de la réalité du moment, en oubliant que l'important est d'être présent au monde et à soi. On a fait un impératif de "vivre avec son temps", en oubliant que les hommes les plus vrais sont de tous les temps. On a cru que les paysages de banlieues étaient une banalité qui devait être contrebalancée par de l'imaginatif et du ludique, alors que leurs formes relèvent bien souvent du hideux et du démoniaque, et doivent trouver remède dans un classicisme.

On a oublié que tout grand roman est métaphysique, que toute esthétique est une métaphysique en mineur. On a oublié que le libéralisme est une caricature de l'exaltation du risque et de la liberté, que la Mégamachine veut des êtres qui lui ressemblent, et que les vrais écrivains ne peuvent écrire que dans le bruissement du monde, qui est la forme supérieure du silence. Nous avons oublié que la puissance est en amont du pouvoir, et qu'il n'y a que des pouvoirs impuissants s'ils ne sont pas inspirés par une puissance qui relève des forces de l'esprit.

D'Algange délivre une leçon de jeunesse contre le jeunisme de notre époque. La plupart des êtres ferment tôt le couvercle de leur vocation ultime. Ils demeurent désespérément raisonnables. Or, nous ne sommes pas la somme des moments de notre carrière professionnelle, ni la somme de nos actes d'achats. Nous nous devons d'être ouvert à un plus essentiel des choses, à un plus essentiel dans le monde. " Simplifier nos âmes afin de mieux percevoir la complexité du monde". Nous devons être attentifs à ce qui se transmet, à ce qui n'a pas de prix car il n'est que gratuité. " A tant se révolter contre ce qui est donné, on finit par ne plus avoir la moindre résistance contre ce qui nous est vendu (...)".

Pierre Le Vigan

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Propos réfractaires, éditions Arma Artis

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29/06/2013

Journal désinvolte (intempestiva sapientia) 30/O6/2013

 La joie est sacrée, la tristesse profane. Ces grands renforts de psychologie qui viennent, en marées noires, sur les rivages des consciences désemparées, auront pour conséquence d'accorder une plus grande vérité à la souffrance, à la tristesse, au ressentiment qu'aux impondérables ressources de la joie. Or ce que nous sommes, notre vérité, n'est pas notre souffrance mais l'aile qui nous en dégage.

*

La véritable injustice est rare. Elle est faite à ces quelques-uns qui, n'ayant jamais cédés à la compulsion du contrôle et au goût du lucre, doivent cependant en subir les conséquences. les autres, qui font en petit ce qu'ils subissent en grand, sont les moteurs de leur propre oppression.

*

Le discours bourdieusien contre les dénommés "héritiers" oublie, ou feint d'oublier, que les héritages, lorsqu'ils ont une dimension spirituelle, sont à peu près les seuls remparts contre l'asservissement à la Tyrannie totale et globale qui est en train de se construire et qui nous veut égaux dans la servitude.

*

La compassion du Moderne est abstraite: publiciste des "causes humanitaires", mais sans regard pour le malheur sous ses yeux, indifférent à la souffrance qu'il côtoie, - et même ricaneur.

*

Au soir qui tombe soudain une couleur irradie: elle entre en accord avec un état de l'être attendu et lointain. Nous disparaissons dans cet augure pour nous retrouver dans un autre côté qui est le doux rayonnement d'un ici-même délivré de ses représentations. Ce qui apparaît alors est sauvé par l'au-delà de l'être.

*

L'ontologie n'est le "dépassement de la métaphysique" que si l'on se tient à une définition de la métaphysique étrangère à la gnosis, c'est-à-dire écorce morte, exotérique. Dans un tout autre sens, on doit renommer métaphysique le dépassement de l'ontologie, la pensée qui se receuille dans l'au-delà de l'être, dans la toute-possibilité, avant d'advenir à l'entendement humain, et de se redéployer.

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A se vouloir trop malin, et dans la crainte d'être dupe, la plupart des intellectuels se résolvent à n'être que médiocres.

*

La plupart des "incroyants" croient surtout, et fort naïvement, que leur incroyance ostensible est une marque d'intelligence.

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Le rationalisme des Modernes, loin d'évoquer l'audace spéculative, la logique au plus loin de ses prémisses, se réduit à une morale ménagère qui consiste à bien ranger ses ustensiles: monde bourgeois protégé du Réel peuplé de mystères, de dieux, de tragédies et de joies.

*

Le rationalisme est une croyance où l'usage de la raison se grippe et périclite.

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Nos pensées correspondent à notre "être-là", elle sont la pesée, en correspondances et analogies, du rapport qui s'établit en nous (à la faveur de nos actes et de nos destinées) entre le visible et l'invisible. Sans la présence de l'invisible, il n'y a plus rien à penser, mais seulement à accumuler et "gérer" des informations: les Machines le font mieux que nous.

 

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Propos réfractaires, éditions Arma Artis

Lux Umbra Dei, éditions Arma Artis

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24/06/2013

Car les temps sont venus de rendre grâce, poème

 

Car les temps venus de rendre grâce.

Toute chose nous fut donnée pour le partage de l'ombre

Dont les yeux vers le sommeil composent la neuve ivresse

Et le murmure des preuves que nous n'entendons pas !

 

Là-bas un autre monde prend naissance

Dans le Songe que redit la pénombre des formes,

Un autre monde frissonne dans le visible

Telle une vérité oisive encore

Dans la sûre conscience de son lointain...

Qu'être dans ce Moi dont le rêve est la désespérance de la pensée ?

Peut-être ce consentement profond à l'incertitude

Dans l'unisson de toutes les essences et de toutes les apparences,

J'en devinais le ressouvenir à l'orée de l'éveil:

Universelle beauté des vagues, écumes rieuses, nostalgies...

 

Ce que nous sommes, croyant l'être,

Est notre manteau royal. Les labyrinthes

Sont nos communes demeures en vérité.

Car la justesse éminente tombe comme une poussière

Sur le déchiffrement du Beau et Vrai... Nos paroles

Sont telles des silhouettes égyptiennes pour celui

Dont la mémoire est l'auguste sentiment de son art.

 

Et c'est ainsi que l'obscurité drape en majesté

Le toucher subtil de l'être à sa naissance;

Et l'obscurité défaille dans sa vaste célébration

Ne sachant si l'objet est cette pensée du soleil

Ou la pure présence de l'impression.

 

Ainsi nous formulions le désir de la légende la plus ancienne...

Doucement ordonnée aux racines, aux rythmes

Qui nous frôlent de leur bonheur, comme, jusqu'à la fin,

L'ivresse d'une louange vibrante !

Car les temps sont venus de rendre grâce.

Notre persévérance est le bonheur de notre exil,

Ce flambeau dans la main tremblante...

 

Passer d'un trait sur le paysage... J'interroge

Le matin de la légèreté. L'humain est cet Adieu

Que la forme enchante pour les dieux qui débutent

Sous nos pas et dans la sainte solitude.

Les secondes sont les stèles des millénaires.

J'avoue que l'être s'évanouit dans le pressentiment de la beauté.

Les temps sont venus, les temps sont venus

De nous déshabituer de cet âge terrestre, -

Et nous en rendons grâce à la Bien Aimée.

 

Luc-Olivier d'Algange

 

Le Chant de l'Ame du monde, poèmes, éditions Arma Artis.

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23/06/2013

Journal désinvolte, 23/O6/2013

Le nouveau dieu, celui auquel l'humanité accorde désormais sa confiance, le fiduciaire par excellence, l'argent, avec ses superstitions répugnantes, son universalité uniformisatrice, sera parvenu, en quelques décennies, à nous arracher à toutes les fidélités et tous les honneurs, - nos entendement étrécis ne recevant plus, de la profonde estime du monde, qu'une estimation quantitative, un leurre, une illusion torve et amoindissante. L'homme qui calcule est inférieur à l'homme qui médite, guerroie ou s'aventure, c'est-à-dire qu'il est inférieur à lui-même, à ce qu'il pourrait être. La possibilité cependant demeure, comme l'éclat dans la prunelle; dans l'onde, l'insaisissable clarté; la paix profonde dans le bruissement des feuillages, seconde mémoire.

*

N'est-il pas d'une commodité excessive que d'arguer de la vanité de toute oeuvre humaine pour consentir à l'oubli et au dédain collectif de toute gloire et de tout honneur ?

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Dans un monde fondé sur l'idéal de la croissance économique, le "réussite" consiste à faire des choses rebutantes pour un résultat décevant. Le résultat de cette réussite est un monde partiellement cossu et d'une tristesse hargneuse.

*

Les barbares de l'intérieur qui travaillent à l'effondrement du sol sous nos pieds sont plus néfastes que les barbares de l'extérieur. C'est pourquoi les talons ailés sont préférables aux armes lourdes.

*

L'absolu, la pureté, - il n'est pas un intellectuel moderne qui ne se fût insurgé contre ces notions, sans lesquelles, cependant, toute pensée graduée est impossible. Le Moderne est absolument  hostile à l'absolu et purement opposé à la pureté. A dire vrai, il n'entend plus le sens des mots: le pur, c'est le feu, - ce feu mêlé d'aromates dont parlait Héraclite, - sans lequel tout n'est que cendre et mort; et l'absolu est cet en-dehors sans lequel tout en-dedans n'est qu'une prison.

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La véritable puissance est attention, non volonté.

*

Certains sont, se rendent malheureux, par volonté. Cette subjectivité souffrante à laquelle ils s'identifient, ils croient qu'elle est plus profondément eux-mêmes que la joie. Ils affirment leur malheur avec âpreté, s'y tiennent, y ajoutent ce qu'ils peuvent de griefs imaginaires ou réels, et le proclament et le répandent. La disparition de la civilité et de la civilisation, favorise cet horrible travail. Or toute joie naît d'un oubli de soi-même.

*

Nous devons à la fameuse "démystification" de l'honneur, du sacrifice et de toutes les vertus chevaleresques, d'avoir été livrés, sans armes et sans ressources, à la plus grande entreprise d'asservissement et de contrôle qui jamais ne s'exerça dans l'histoire humaine. Aux hommes corvéables ou quémandeurs, controlés, aux hommes satisfaits du sort sinistre qui leur est fait, rien ne s'opposera plus qu'un sens intime de la tragédie et de la joie, et la fidélité éperdue à des causes ou des vertus décriées.

*

A la très-morose servitude volontaire, opposer une obéissance fière à des principes incompréhensibles.

*

Par la réduction, le saccage, le nivellement par le bas de la langue française, ce n'est pas seulement la beauté formelle qui est niée, - cette beauté que les Modernes affectent de croire "relative" ou superficielle, au regard de leur morale puritaine, c'est encore tous les aspects du monde, toutes les nuances de l'âme, tous les frémissements du sensible et toutes les hiérarchies de l'Intelligible qui deviennent hors d'atteinte , nous laissant dans un outre-monde dont la prétention à être la "réalité concrète" n'a d'égale que la funeste soumission à quelques abstractions vengeresses.

*

Le Moderne ne semble connaître que cette alternative: l'ignorance crasse ou l'accumulation, en amas, d'informations nuisibles à la vie de l'esprit.

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Faute de pouvoir nous dominer, et au demeurant trop timorés pour le faire, car la domination implique un risque et une générosité, nos contemporains cherchent à nous engluer. Cela vaut tout autant pour les systèmes en usage que pour les individus. Avec certaines personnes, dix minutes de conversation laissent une impression poisseuse. S'en tenir rigoureusement à une diététique des fréquentations. Certains donnent de la force, de l'espace, d'autres nous prennent dans leur faiblesse, abaissent les plafonds et nous contraignent au confinement. L'intuition que nous en avons est immédiate; la première impression est la bonne. Nous devinons à d'infimes détails qui va abonder en nos forces et qui va s'emparer de nous par nos faiblesses.

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A quel point les phrases peuvent être des véhicules, - favorables aux transports les plus exquis, les plus vertigineux, les plus lointains, ceux qui ne lisent que pour s'instruire sont condamnés à n'en rien savoir. La poésie est relation magique avec l'Ame du monde; la sapience est ensoleillement intérieur, "clef de l'amour", disait Rimbaud.

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Dans une phrase, - des enfances, des clairières, des torrents, la mémoire et l'oubli, le soleil et la nuit, ce qui est et ce qui n'est pas.

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Derniers livres parus:

Lectures pour frédéric II, éditions Alexipharmaque

Lux Umbra Dei, éditions Arma Artis

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13/05/2013

Heures de syrtes et de feu. En hommage à Maurice Scève.

Heures de syrtes et de feu. En hommage à Maurice Scève.docx

10/05/2013

Entre la Mort et le Diable, notes sur le silence.

Entre la Mort et le Diable (intempestiva sapientia).doc

un article paru dans "L'Homme nouveau".

Lectures pour Frédéric II,

de Luc-Olivier d'Algange, éd. Alexipharmaque

Frédéric II, l'empereur alchimiste, est le destinataire idéal de ces essais, et celui qui fut l'une des plus hautes figures du moyen-âge nous en donne la clef: à travers lui, c'est à chacun de nous que s'adresse l'auteur, chacun de nous désencombré et comme lavé de l'accablement de la fin de l'histoire et du nihilisme post-moderne où l'on voudrait nous confiner, pour notre désespérance et notre perte. Ces méditations, qui sont aussi des poèmes, car l'auteur sait, de science innée comme on l'a su au moins jusqu'à Dante, que la beauté est nourricière de sapience, représentent un appel à une chevalerie spirituelle: " l'air est léger, nous respirons la rumeur des feuilles et notre mélancolie devient soudain l'écrin d'une joie presque lancinante..."

Contre la tyrannie du banal et le totalitarisme de l'informe, dont il donne un diagnostic aussi précis et effrayant que salutaire ( "Hypnosophie de l'Europe", "Notes sur le fondamentalisme démocratique") et puisque "le Moderne excelle à faire du remède un mal et à changer l'or en plomb", Luc-Olivier d'Algange convoque quelques grands intercesseurs de la cour de Frédéric II: Friedrich Nietzsche, Stefan George, Fernando Pessoa, Henry Montaigu, pour qu'ils nous rapprennent que  "le poème dont la nécessaire témérité spirituelle révèle en nous la sainte humilité est l'Arbre tout entier (...) avec ses racines, ses branches, ses fruits, ses bruissements, et même les oiseaux qui viennent s'y poser et nous parlent la langue des Oiseaux... Sachons entendre ce qui nous est dit dans le silence du recueillement, sachons dire ce qui ne se dédit point, dans la fidélité lumineuse de la plus haute branche qui vague dans le vent. Les dieux sont d'air et de soleil, le Christ est Roi et l'Esprit Saint veille, par sa présence versicolore, sur notre nuit humaine."

Philippe Barthelet

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08/05/2013

Intempestiva sapientia, journal désinvolte 8.O5.2013

Toute oeuvre est de rendre au monde une part de sa beauté que l'on croyait perdue.

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"Le mauvais goût conduit au crime" écrivait Stendhal. Ainsi de la culture de masse qui, dans son ressentiment "anti-élitiste", n'est autre que la lancinante apologie de la Médiocrité et la haine de toute liberté conquise. Le Gros Animal social n'est pas d'aujourd'hui (la ciguë de Socrate, le supplice d'Al-Hallaj). Les esclaves sans maîtres se font esclaves de leur "collectif", - laissant aux autres, aux rares heureux, la chance magnifique d'être des Maîtres sans esclaves, Seigneurs des Formes.

*

En cas de discord intellectuel: le duel, la disputatio, et non le lynchage par la racaille (fût-elle la "racaille dorée" dont parlait Nietzsche). Entre un collectif bien-pensant et un individu, la victoire est toujours, du point de vue de l'honneur et de l'Esprit, du côté de l'individu.

*

Quelle sera votre barque sur la mer immobile ? Quel sera votre arbre peuplé d'oiseaux ? Votre plus musical silence ? Quelle seront votre plus beau départ et vos retrouvailles les plus claires ? Quelle sera votre nuit de joie ?

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L'été n'existe que parce que sa mémoire se brise en nous en mille éclats.

*

Le passé, à qui sait le percevoir, non en Moderne mais en homme du tradere, n'est pas "révolu" mais un présent perpétuel. Ou bien un révolu qui révolutionne, qui recommence à la pointe de chaque instant.

*

Tout est toujours au présent. Passé, présent et avenir sont les dimensions d'une même présence. Nous ne sommes jamais qu'au présent, et le passé, en réminiscences, est présence, comme, en pressentiments, l'avenir. L'intuition religieuse, autrefois, nous laissait entrevoir que notre présence devait, d'abstraite, devenir concrète, présence réelle, et qu'un sacrifice présidait à cette naissance du présent à la présence; que nous devions naître et renaître, être, au sens étymologique, initiés.

*

Dans l'engourdissement des théologies, les poètes, Rimbaud ou Artaud, ravivent l'appel: "La vraie vie est ailleurs" ou "Nous ne sommes pas encore au monde". Sitôt renonçons-nous à cette inquiétude salvatrice, nous tombons en-deçà des bêtes, nous devenons machines. Le devenir-machine est le grand rêve du Moderne, qui songe (sans bien s'apercevoir qu'il s'agit d'un cauchemar) à une perpétuité machinale; celle-ci dans l'oubli ou la haine de l'éternité.

*

Aux civilisations seigneuriales succédèrent les royales, les nationales et démocratiques, les dictatoriales, les "totalitaires". Nous voici aux réseaux planétaires, fiduciaires et virtuels; ce qui nous rapproche encore de l'insecte, du cafard-robot. Le monde se désincarne, pornographique et puritain.

*

Sans le souvenir de la peau frémissante, de l'attente ardente, et la saveur des baisers, la pensée n'est plus, sinon un réflexe comptable. La plus haute conquête de l'Esprit est en miroir du désir sensible. Citons ce vers d'un Moine Zen à la recherche de l'illumination: "Je bois l'onde du sexe d'une belle".

05/05/2013

D'Algange, le penseur réfractaire.

article paru dans Valeurs actuelles, N°3988, 2 MAI 2013

D'Algange, le penseur réfractaire

Deux ouvrages de Luc-Olivier d'Algange sur la modernité et autres absurdités du temps présent. Ou comment être chevaleresque dans un monde qui ne l'est plus.

        Luc-Olivier d'Algange commence ses Propos réfractaires par un éloge de la procrastination: " Remettez au lendemain, je vous supplie, remettez indéfiniment: le monde en sera plus calme, plus limpide, plus harmonieux." Réfractaire, en latin(refractarius) le casseur d'assiettes, une réputation que Sénèque ne veut pas que l'on fasse aux philosophes; il y a d'autres choses à briser, refringere, le courant d'un fleuve, par exemple ou une domination tyrannique, et les dictionnaires, qui sont les dépositaires de l'ordre du monde, n'oublient pas que se brise aussi, se réfracte, un rayon de soleil. Notre auteur donne raison à Sénèque, et ce que brisent ses propos, c'est en brise-lame le fleuve de la coutume et sa terrible domination tyrannique. " Toute oeuvre est sacrifice. Celui qui ne sacrifie rien n'a rien. Il n'y a là rien de triste ou de pathétique. Les plus hauts sacrifices sont joyeux: la vie s'y hausse à une plus haute intensité". C'est pourquoi "ne sacrifiant rien, le Moderne profane tout".

Cette profanation est la mesure de son impuissance et de sa stérilité. "Moderne" est un mot commode, on évitera d'en déduire que notre auteur est contre-moderne, antimoderne; la manie étiqueteuse est moderne par définition, et on lui fera la politesse, car poli, il l'est infiniment, de l'écouter sans le qualifier; et si ses propos sont réfractaires, s'ils doivent briser quelques obstacles avant d'arriver jusqu'à nous, la faute en revient aux temps qui sont durs. "La psychologie ne m'intéresse pas car il me semble que je n'ai rien à apprendre de moi-même. Quant à apprendre des autres, je me contente de ce qu'ils me disent ou me font."

La psychologie est la raison d'être du Moderne, sa malédiction et sa perte. Quand l'auteur écrit ailleurs: "Tout ce qui cesse d'être chevaleresque devient policier", il en tire les conséquences. L'esprit chevaleresque est le contraire même de la psychologie, il refuse le soupçon de principe qui détruit le calme, la limpidité, l'harmonie qu'il réclamait en commençant; qui détruit la joie, et tout ce qui lui ressemble. La loi des suspects sous laquelle nous vivons en permanence a rendu notre monde d'un sinistre exaspéré. C'est pourquoi la tyrannie de l'opinion qu'il faut avoir nous rend incapable de penser; car la pensée véritable est respect, regard de loin, patience et attention qui seules permettent d'apprivoiser le réel et de "sauver les apparences", selon l'injonction platonicienne. Le tintamarre moderne, qui se veut la défaite de la pensée, nous en offre au contraire l'occasion paradoxale: "La solderie généralisée de tout, la dévaluation de toutes les expériences humaines, laisse à l'essentiel sa valeur inestimable. Le mal périt dans son triomphe."

Un recueil d'essais, Lux Umbra Dei, donne toute leur portée aux Propos en les développant avec la même souveraine courtoisie, la même autorité souriante: que sont les temps présents ? comment les considérer, et nous-mêmes, qui en sommes les habitants - ou les prisonniers ? Cette lecture vaut élargissement.

                                                                                            Philippe Barthelet

 

Propos réfractaires, Arma Artis, 76 pages, 18 euros

Lux Umbra Dei, Arma Artis, 402 pages, 35 euros.

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