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13/01/2026

Sohravardî et la sagesse de l'ancienne Perse:

 

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Sohravardî et sagesse de l'ancienne Perse



Nos contemporains, à ce qu'il paraît, aiment à philosopher. Certains ouvrages de vulgarisation, estampillés « philosophiques », se vendent comme des romans de gare (l'appellation « romans de gare » au demeurant, ne m'a jamais semblé injurieuse, et les gares, de merveilleux endroits pour acheter des livres). Tout se joue dans la nature du voyage. Il se trouve seulement que la moraline de nos philosophes bien pensant, loin d'entraîner les « trains de luxe à travers l'Europe illuminée » dont parle Valery Larbaud, ou le fameux transsibérien de Cendrars, vers quelque décisive révélation poétique ou métaphysique, nous amènent tout au plus à nous préparer à répondre à ces "Q.C.M" que certains pédagogues progressistes entendent substituer aux délicates dissertations que l'on exigeait encore des apprentis-philosophes aux temps lointains d'Etienne Gilson ou de Pierre Boutang.

Ces préliminaires désabusés ne masqueront pas davantage notre enthousiasme à aiguiller, pour poursuivre la métaphore ferroviaire, nos lecteurs vers la réédition d'une œuvre majeure de Sohravardî, Le Livre de la Sagesse orientale. Ce « héros philosophique exemplaire » (pour reprendre la formule de Henry Corbin qui fut son divulgateur, aussi bien pour l'Occident que pour l'Orient) surnommé le Shaykh al-Ishrâq, autrement le Shaykh de l'aube levante, ne tenta rien moins, en effet, que la résurrection, par l'entremise de la philosophie platonicienne, de la « Lumière de Gloire » zoroastrienne, le Xvarnah (en persan Khorrah). « Il y avait, chez les anciens Perses, écrit le Shaykh al-Ishraq, une communauté dont les membres étaient guidés par le Vrai et qui par lui observaient l'équité. C'est leur haute philosophie de la Lumière dont témoigne d'autre part l'expérience personnelle de Platon avec celle d'autres sages antérieurs, que nous avons ressuscitée dans notre Livre de la Sagesse orientale. Et je n'ai pas de prédécesseur pour quelque chose comme cela. »

Cette tâche pour laquelle il n'eut point de prédécesseur le conduisit à mourir en martyr à sa cause, à Alep, à l'âge de trente-six ans, en l'an 1191 de notre ère. Mise en regard avec la brièveté tragique de sa vie, l'immensité de l'œuvre, qui opère à la synthèse de toutes les savoirs de son temps et les projette dans l'avenir par le recours aux philosophies oubliées, laisse pour le moins dubitatif quant aux supposés « progrès » de l'intelligence spéculative que certains nous vantent comme l'apanage de la modernité .

Si, par l'ampleur et la profondeur des vues, l'œuvre de Sohravardî demeure inégalée, il est possible cependant de lui trouver, sinon un prédécesseur, du moins une figure analogue. Le byzantin Gémiste Phléton, qui oeuvra en son temps, et sous l'évocation conjointe de Platon et de Zoroastre, au réveil des dieux antérieurs retrouva, à son insu, le sillage prophétique du poète-métaphysicien d'Azerbaïdjan.

Les crépuscules, nous dit Heidegger, détiennent le secret de l'aube. L'herméneutique créatrice de Sohravardî, par son engagement héroïque et visionnaire, est ainsi à la fois castalienne, portée par la source vive de l'anamnésis, du ressouvenir, et annonciatrice d'aubes pressenties. Son œuvre demeure la clavis herméneutica indispensable à ceux pour qui « l’homme de l'avenir est celui qui aura la mémoire la plus longue ». (Nietzsche). Les « Dieux-Anges » de la théologie platonicienne de Proclus, répondent du passé et du futur à ceux qui les invoquent dans la présence, dans l'être-là de leurs plus ardentes fidélités. Toute chevalerie spirituelle procède de cette invocation qui frappe d'inconsistance le temps linéaire.

Cette méditation héliotropique héritée des Sages de l'ancienne Perse, cette recouvrance des processions idéales de Proclus, favoriseront, aux marges du soufisme, l'équivalent ismaélien des théologies dionysiennes de Maître Eckhart et de Jean Tauler, qui fut en Iran durement persécutée, non sans préfigurer ce que seront, à quelques siècles de là, en Italie, les philosophies renaissantes de Pic de la Mirandole, de Marsile Ficin ou du Cardinal Egide de Viterbe. Lorsque les modes de la « déconstruction » seront passées, l'œuvre de Sohravardî apparaîtra comme une mise-en-demeure impérieuse à dépasser, en renaissances métaphysiques, le nihilisme qui dissocie le l'imagination et le Logos (en réduisant la première à une pure fantaisie subjective et le second à la banale et fastidieuse ratiocination).

Homme de guerre et d'extase, spéculatif autant que visionnaire, tour à tour dandy fastueux, comme Oscar Wilde et mendiant lumineux, comme Germain Nouveau, franchisseur des "portes de corne et d'ivoire" comme Gérard de Nerval et logicien implacable comme Aristote, Soharvardî fut, par excellence, le philosophe matutinal, celui qui annonce « les aurores qui n'ont pas encore lui ». L'Orient, dont parle le traité soharvardien, est bien l'aube levante d'une nouvelle conscience phénoménologique. « Cet Orient mystique suprasensible, écrit Henry Corbin, lieu de l'Origine et du Retour, objet de la quête éternelle, est au pôle céleste; il est le Pôle, un extrême-nord, si extrême qu'il est le seuil de la dimension au-delà. L'Orient que cherche le mystique, Orient non situable sur nos cartes est dans la direction du Nord, De ce nord cosmique choisi comme point d'orientation, seule une marche ascensionnelle peut rapprocher. »

Luc-Olivier d'Algange

 

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