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26/12/2021

Entretien avec Olivier François sur l'Ame secrète de l'Europe, pour la revue Eléments:

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Il n'est pas rare d'entendre parler de l'identité de l'Europe – pour la nier ou la louer – des valeurs de l'Europe ou du projet européen. Vous, cher Luc-Olivier d'Algange, vous évoquez l'âme de l'Europe. Âme est un terme désormais méconnu, délaissé ou inexploré. Quel sens lui donnez-vous ?

Luc-Olivier d'Algange: Par devers l'abstraction, qui, littéralement, nous abstrait du monde, nous retranche de la beauté sensible et des vérités incarnées, il est bon de retrouver les droits de l'âme. Il n'est rien de plus sensible que l'âme, de plus immédiatement perceptible : elle est, par étymologie, ce qui anime, elle est notre souffle et notre sang. Elle est aussi ce qui se joue, ce qui s'irise, dans le monde, les regards échangés, la parole qui voyage entre la bouche qui la prononce et l'oreille qui l'écoute, la lumière sur l'eau des rivières, - par exemple le Lignon, qui traverse le prodigieux roman baroque d'Honoré d'Urfé. L'Ame est l'Astrée. Mais ce qu'il y a d'ésotérique en elle affleure  au vif de l'instant... Aux moments heureux, elle nous environne. Par les temps de malheur, lorsque, selon la formule d'Aragon, nous devenons étrangers dans notre pays lui-même, elle se cache en nous et devient secrète.

Les ratiocineurs et les « déconstructeurs », qui tous, plus ou moins, croient en une sorte homme-machine universel, sont assez empressés à nier l'existence d'une âme européenne. Préférant montrer que démontrer, je me garderai de la prouver pour les contredire. Mais quant à la percevoir, j'en revendique le privilège d'amateur, - de celui qui aime. Dans un livre, par exemple, je perçois l'âme dans le style et dans l'univers contigu des images, dans l'éros de la phrase, son rythme et sa mélodie, qui font éclore amoureusement les mots. L'âme n'est pas dans les faits rapportés, les informations, elle est dans ce qui ne se résume pas. Nous la trouverons moins dans les événements personnels ou collectifs que dans ces mystérieux avènements qui se lèvent aux horizons de la pensée ou du songe. Plus simplement, parlons à nos aînés, qui la connurent, et en déplorent la disparition progressive, de l'âme d'un quartier de Paris : ils nous comprendront aussitôt sans avoir lu Plotin ou Jacob Böhme. Il me semble, par ailleurs, que ceux qui n'entendent point l'âme de l'Europe ne sont guère musiciens. Les œuvres de Francis Poulenc, certes, sont fort éloignées de celles de Wagner, Monteverdi est loin de Ravel, mais chacun reconnaîtra à les écouter, aux premières mesures, qu'ils sont des musiciens européens .

Virgile figurait l'Ame du monde sur le bouclier de Vulcain. C'est dire que l'âme justifie un combat, non pour le pouvoir, qui est écorce morte et servitude, mais pour la puissance, et, dirai-je aujourd'hui, la puissance la plus fragile, car toute de nuances et de complexités, elle est confrontée aux simplifications brutales des puritains et des barbares. Il faut combattre pour l'âme car sans âme nous sommes morts. Non point de ces morts dont on se souvient, et dont le choeur résonne dans les poèmes de Charles Péguy mais des morts oubliés dans la songerie « trans-humaniste », horrible et ridicule, d'une mécanique perpétuelle.

« Ce vieux bougre de monde moderne » (Charles Péguy) cultive la transparence, promeut les spectacles, les distractions et les exhibitions, se défie des ombres et des voiles. Vous défendez, au contraire, les vertus du secret et des initiations. Quelles sont ces vertus ? Et pourquoi, selon vous, la modernité a-t-elle cette rage de tout « mettre en lumière » ?

Le secret, l'initiation, sont l'esprit d'enfance continué. Qui se souvient de son enfance sait que l'amitié se fonde sur des secrets partagés, et l'émerveillement du monde sur des secrets entrevus. Un monde sans secrets est un monde adultéré, crapoteux. Les alchimistes savaient que le feu sacré est un feu secret, un « feu de roue » qui tourne en révélant, par des flammes claires, les aspects successifs de l'âme et des apparences. Vous évoquez, à juste titre, les vertus du secret. Le secret est lui-même une vertu, comme on parlerait de la vertu d'une plante, d'une essence... Une phrase, une image, un visage, qui ne recèlent point leur part de secret sont ineptes : rien ne s'y révèle. Un monde qui hait le secret vire sans faillir au totalitarisme des « hommes sans visages ». Chaque recoin, chaque ombrage, chaque silence, porté comme un blason sur la fugacité des impressions, est une chance offerte à l'âme d'entrer, par voie royale, dans son propre chant. La société de contrôle, bien sûr, déteste ces recours.

Votre livre est une suite – au sens presque musical du mot – de méditations, de dialogues et d'explorations poétiques et métaphysiques. Des présocratiques à Platon et aux mystiques rhénans, de Nietzsche et Hölderlin à Henry Corbin, Dominique de Roux, Fernando Pessoa ou Nicolas Berdiaev, vous rendez grâce à des maîtres et des éveilleurs. Rendre grâce, saluer – comme les catholiques et les orthodoxes saluent Marie, - pourquoi est-ce si nécessaire face à la cette trinité moderne qui a « pour Père l'Economie, pour Fils, la Technique, et pour Saint Esprit, la Marchandise » ?

Notre époque est dominée, non par des irréligieux, des libertins héritiers du siècle dit « des Lumières », parmi lesquels figurent des esprits aussi aiguisés que le Prince de Ligne ou Nietzsche, mais par de nouveaux dévots, sinistres, despotiques et hargneux dont la vocation est d'établir sur terre le règne universel du ressentiment et de l'aigreur. Laissons leur ces vinaigres, et débouchons plutôt les bouteilles où s'attarde le sang du soleil ! L'admiration est une expérience savoureuse, et la saveur est savoir, - et sapience. Nous avons reçu infiniment plus que nous ne pourrions donner, mais il est toujours possible, fût-ce de manière infime, de donner à son tour le bien reçu. Cela se nomme tradition. La gratitude et le don sont plus allègres que le dédain ou le déni. « J'ai ce que j'ai donné » dit l'épitaphe de D'Annunzio ; et si nous remontons plus haut dans sa généalogie poétique voici Dante, qui sur un pont au-dessus de l'Arno attend la « salutation angélique » de Béatrice, voici les syllabes d'or de Virgile, la sagesse bruissante d'abeilles ivres, de moissons, de saisons aimantes des Géorgiques. Accordons-nous à ces augures, et remercions.

« Être enraciné, ce n'est pas se limiter à une identité, mais creuser au plus loin et au plus profond dans l'humus où gisent les forces d'aller plus haut » écrivez-vous. Vous êtes de ceux qui se défiez du terme identité. Vous craignez sans doute, pour reprendre le terme de Berdiaev, que l'identité ce soit l'objectivation de l'enracinement.

Le mot « identité » est un mot moderne. De Gaulle lui-même, qui n'est pas si lointain, n'en use pas pour parler de la France et des Français, et préfère, pour dire la France, évoquer «  la Madone aux fresques des murs ». Ce mot administratif ne m'enchante guère, et ne renvoie finalement qu'à la « carte d'identité », elle aussi fort récente. Jadis, lorsqu'il n'y avait pas de carte d'identité, on parlait de lignée, dans un sens non-scientiste, d'héritage spirituel, dans un sens non-sociologique. Par surcroît, il y a dans le mot « identité » quelque chose de statique, sinon d'étatique, qui semble vouer sa cause à la défaite. Au sens de Berdiaev, l'objectivation est une abstraction. Dans le spectacle moderne, désormais, chacun y va de son « identité », comme de sa « marque », les uns grognons et nostalgiques, les autres exaltés et vindicatifs. Mais le « logo » ne fait pas le Logos, et moins encore le Verbe incarné dans lequel s'éprouvent « ces hommes de chair et de sang », divers dans le sentiment de la tragédie et de la joie, que célèbre Mighel de Unamuno, - qui, au demeurant, n'est pas si éloigné de Berdiaev. 

Vous dites «  à Dieu ou aux dieux, peu importe » , - je reprends la question de l'Ombre. L'Européen civilisé doit-il donc ignorer la différence notable entre le christianisme et le paganisme ? Si le monde moderne contredit tous les anciens mondes, pour reprendre Péguy, devons-nous, face à lui, réconcilier paganisme et christianisme dans une synthèse supérieure.

Je serais enclin à penser que cette synthèse existe déjà, arthurienne, dans la quête du Graal, ou dans ce temple apollinien, où courent les « chasses sauvages », qu'est le château de Versailles. Je songe aussi à « la religion qui naquit lorsque naquirent les jours » dont parle Joseph de Maistre. Sans doute y a t-il dans toute âme européenne une joute nuptiale entre le paganisme et la christianisme, même, et peut-être surtout, chez ceux qui sont les contempteurs de l'un ou de l'autre. Promeneur, à la façon des romantiques allemands, conscient de mes limites, je n'ai pas vocation à être théologien. Notre civilisation s'accomplit en nous, à notre insu, à travers la succession des âges, l'enfance est naturellement païenne, l'adolescence est médiévale et chevaleresque. Ensuite que devenons-nous ? Chaque aventure est irremplaçable, - ce qui la rend tragique et joyeuse. L'essentiel est de garder la piété, qui n'est ni païenne, ni chrétienne, mais de laquelle dépend, selon la formule de Maurras, «  la simple dignité des êtres et des choses ». Tout bonheur est une épiphanie, qu'elle soit dans le vitrail ou l'aile de la libellule .

L'Ame secrète de L'Europe, Oeuvres, mythologies, cités emblématiques, éditions de L'Harmattan, collection Théôria. 370 pages. 38 euros. 

 

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