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23/08/2013

De la théodicée poétique d'Ernst Jünger (extrait)

 

(...) Mais on ne saurait ébaucher un hommage à Ernst Jünger sans évoquer l'idéogramme clair et léger de la cicindèle.

La cicindèle qui danse dans l'air, dont on ne sait tout d'abord si elle est un éclat de lumière ou un insecte, est sans doute le signe le plus immédiatement perceptible de l'éveil du Logos. Les "chasses subtiles", qu'elle relèvent de l'intelligence entomologique, ou bien de l'audace de ceux que Jünger nomme les "psychonautes", sont toujours une herméneutique du monde.

Ce qui distingue l'œuvre de Jünger, c'est d'abord la puissante originalité de son art de l'interprétation. Alors que tant d'autres s'en tiennent à une théorie du signe arbitraire ou de l'évolution des espèces, Jünger bouleverse ces certitudes scientistes par la considération de l'infime et du subtil. La cicindèle est un symbole. Mais, entendons-nous, elle est un symbole issu de la trame du monde, un signe, délivré par la terre, d'un message dont la complétude n'est jamais que devinée, induite par reflets, par miroitements, par éclats. La splendeur du monde n'emprisonne pas la vérité du monde mais la délivre dans la multiplicité des signes, des hiéroglyphes dont est composée la nature. Le tout est davantage que la somme des parties. L'immanence n'est pas close sur elle-même. La solaire cicindèle scinde de son aile l'emprise de la nature sur elle-même qui est l'illusion foncière des matérialistes.

Pour Ernst Jünger, comme pour Novalis, la matière n'existe pas. Le monde est blasonné, et les créatures qui le peuplent, les configurations de lumière et de nuit qui rendent discernables nos approches, participent d'une grammaire que l'on ne peut comprendre que par la contemplation. Le monde est constitué comme un langage. Tous les arbres, toutes les pierres, tous les papillons, tous les paysages et toutes les circonstances de notre vie sont hiéroglyphiques: "Les hiéroglyphes, écrit Jünger, font plus qu'égratigner la surface des choses, les époques et les conjonctions d'astres, ils se décrivent pas seulement la vêture mais ce qui, en elle, se métamorphose avec elle." La cicindèle est la pointe virevoltante dans la tapisserie de l'air, d'une vérité qui montre l'au-delà de l'entrecroisement des fils: l'espace libre.

Nous qui sommes des amis des livres, des contemplations et des songes, nous éprouvons à l'égard de Jünger de la gratitude pour tant d'invitations faites à la rencontre et au passage entre les mondes. Le chasseur subtil, nous dit Jünger, est "l'hôte du pays des merveilles". Le merveilleux surgit à l'improviste. Apparition-disparition où la conscience atteint à l'incandescence métaphysique: "La rencontre ne dura qu'un instant, mais l'étincelle avait mis le feu. Cette vision disparut de façon aussi surprenante qu'elle était apparue; dans ces deux mouvements la légèreté s'unissait à la force..."

Force et légèreté, vitesse qui révèle le secret de l'intemporel, explosion de couleurs qui délivrent le secret alchimique du noyau de toutes les teintes, l'œuvre de Jünger fut toute entière une quête ardente. L'attention portée aux créatures infimes et scintillantes qui s'échappent de la fixité du temps est bien une inquiétude métaphysique, car ces créatures visibles et mesurables, "nous pouvons aussi les prendre pour exemples des forces qui croisent nos voies, qui même nous traversent sans que ayons conscience d'elles, un peu à la manière des ondes qui, de très loin projettent une image sur un écran." Dans ces ondes lumineuses, qui sont l'écriture du monde depuis la création, Ernst Jünger nous initie à ce qu'il nomme "la vie magnifique".

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A propos de Jünger et d'Hölderlin: La perspective hölderlinienne (in Lux Umbra Dei, éditions Arma Artis)

et aussi: Cicindèles, notes sur l'œuvre d'Ernst Jünger (in Fin Mars. Les hirondelles, éditions Arma Artis)

 

www.arma-artis.com

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