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28/07/2013

Hiérophanies dans les ruines

La moindre fonction financière, administrative ou judiciaire jette le Moderne, homme ou femme de guichet, dans une arrogance de pouvoir, et une vulgarité, qui suffisent à elles seules à expliquer tous les totalitarismes. Des ripostes s'imposeront, "chevaux échappés", selon la formule Mihima.  

La chute des "élites" actuelles coincidera avec l'invention d'une aristocratie nouvelle, non plus au service de l'économie,- une aristocratie surgie de la terre et désireuse du ciel. Les puissances telluriques et ouraniennes sont en attente pour la servir. 

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Les dieux ne sont pas des explications "pré-logiques", des allégories, mais des advenues, des présences. Si je suis au bord de la mer, une nuit d'été, cette immense et bruissante présence n'est pas seulement la somme de ses caractéristiques; elle ne saurait davantage se réduire à une proposition esthétique. Sa puissance numineuse entre en conversation avec moi, sollicite en moi d'autres recours, d'autres états de conscience, me donne au monde d'une autre façon. Celle présence-là, lorsque je la perçois, c'est le dieu.

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De même qu'il y a des dieux, il y a de bons et de mauvais génies qu'il convient de recevoir ou de congédier. Les mauvais génies s'emparent de nous à la faveur de nos faiblesses, pour en faire des armes contre nous-mêmes et ceux qui nous veulent du bien. Le mauvais génie nous sépare des sources vives, de la sensible beauté du monde. Il veut que nous lui tenions compagnie dans son sous-sol. Le ressentiment instillé est sa tactique.

Le bon génie est moins âpre et plus versatile. Il scintille dans le scintillement: rappel. Voici le monde, nous dit-il, dont toute l'horreur n'ôte rien à la beauté qui embrase et ravit lorsqu'elle passe, fût-ce au-dessus des ruines, et surtout au-dessus des ruines.

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Le Moderne qui vit dans un monde entièrement ruiné a la manie de la rénovation, de la restauration, du ripolinage. Son "idéal": la vie proprette, planifiée, plate. Son triste désordre intérieur exige l'ordre extérieur, - mais ce n'est que l'ordre qui règne dans le supermarché, le fast-food. Son âme est dans ses appareils. C'est d'abord ce qui frappe si l'on compare un espace moderne à un espace traditionnel: l'un est pauvre sensoriellement, aligné, symétrique, angulaire, aseptisé et vide; l'autre est profus, odoriférant, versicolore, anarchique en apparence.

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Le lyrisme, désormais tant conspué, moqué, dédaigné, est d'abord la réalité musculaire et respiratoire d'un corps qui se meut dans le monde et qui devient, par cet exercice, instrument de perception de sa grandeur, de son faste, de ses hauteurs et de ses infinies profondeurs spirituelles.

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Devant le lyrique ou l'épique, le Moderne rabougri dans sa subjectivité crispée, ricane ou s'étrangle de rage; il manque d'air. Que ne lui parle-t-on de son moi, au lieu d'évoquer les ciels, les océans, les forêts, les dieux, la subtile géométrie des astres et des vols d'oiseaux !

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Le poète salue et remercie; le Moderne se renfrogne dans son grief.

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Le mot éminent du poète épique: victoire. Le mot précellent de la critique moderne: échec. Les Modernes iront en enfer, dirait-on, mais comme ils ne savent pas attendre, ces vibrions, et comme ils doutent, ils fabriquent l'enfer ici-bas.

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Le manque de foi est un manque de puissance, mais aussi un manque de fragilité. Que sont alors ces êtres à la fois faible et durs ? De dociles seviteurs de la représentation dominante.

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Le rationaliste le plus radical, l'athée le plus convaincu, le matérialiste le plus disert sont tous cependant dévôts (et même particulièrement pratiquants) de l'Argent, qui est le fiduciaire par excellence. La foi que les hommes eurent naguère en leurs dieux, leurs lieux sacrés, puis en la Résurrection de la chair ou au Saint-Esprit, foi diverse, aventureuse, mystérieuse, a cédé la place à cette foi universelle en l'Argent, suprême abstraction "dont le centre est partout et la circonférence nulle part".

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Tout ce qui est vivable dans le monde moderne est la survivance d'une création qui lui est antérieure et, secrètement ou non, lui demeure hostile. Les Modernes les plus avisés le savent et s'appliquent à en détruire les traces. Cependant au-delà des traces, et qu'ils ne peuvent entrevoir, il y a le Calame, et au-delà du Calame, il y a la main qui tient le Calame, et, hors d'atteinte pour eux, l'encre dans laquelle puise le Calame. Cette nuit d'encre est le ciel au-dessus de nos têtes: toute-possibilité.

C'est ainsi que par l'écriture, ce que nous pensions perdu est, en réalité, notre bien, notre recouvrance: " Ilion fut, mais Ilion demeure dans l'hexamêtre qui la pleure". (Borges).

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Derniers ouvrages parus:

Lectures pour Frédéric II, éditions Alexipharmaque

Lux Umbra Dei, éditions Arma Artis

Propos réfractaires, éditions Arma Artis

 

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