09/01/2022
L'Ombre de Venise, troisième partie:

Luc-Olivier d'Algange
L'Ombre de Venise, troisième entretien
sur la métaphysique, l'individu, l'orage mallarméen, Fernando Pessoa, la hiérarchie, la rhétorique de Dieu, les pays de Dante et de Novalis, l'abîme de Dionysos et l'abîme du Christ, le Lointain.
L'heure qui précède le scintillement matutinal est passée dans le silence. La conversation reprend avec le jour qui recommence sur la terrasse accueillante au voyageur. L'ombre humaine, dont la silhouette se précise comme le soleil s'élève, s'ajoute aux ombres des feuillages dont la mouvante légèreté éveille un sentiment de reconnaissance.
L'ombre: Notre précédent entretien où vous esquissiez un fervent hommage à Nietzsche, s'achevait sur l'évocation de la Figure du poète-métaphysicien; mais Nietzsche n'est-il pas considéré par des légions de spécialistes comme l'ennemi de toute métaphysique, l'anti-métaphysicien par excellence ?
Le voyageur: Certes. Mais vous aurez compris que l'art du poète-métaphysicien consiste précisément à trouver l'angle de vision où l'oeuvre cesse d'être réductible à des idées générales,- l'angle, ou la perspective, qui désigne un point de haute pertinence qui échappe aux catégories scolaires. La découverte de ce point dans tel ou tel écrit, je le redis, ne fait pas de moi un "nietzschéen". De même, la découverte dans les oeuvres de Platon, de Plotin ou de Proclus d'autres points de haute pertinence ne fait pas davantage de moi un "platonicien" au sens banal d'un adorateur des "Idées" doublé d'un dépréciateur du monde sensible. A ce titre, il me semble que l'oeuvre de Platon est moins "platonicienne", et l'oeuvre de Nietzsche moins "nietzschéenne" qu'il n'y paraît.
Le poète-métaphysicien est celui qui refuse de sacrifier la moitié de sa pensée au nom d'une alternative qui lui apparaît comme artificieuse. Les esprits dogmatiques, qu'ils soient matérialistes ou spiritualistes sont enclins à vouloir nous faire renoncer soit à l'esprit, soit à la matière. Si je suis frappé par la pertinence de la "généalogie de la morale" chez Nietzsche, devrais-je tout aussitôt renoncer à l'expérience visionnaire des Idées, à la procession ascendante, glorieuse, vers le Soleil-Logos que décrit Plotin, sous prétexte qu'une critique du platonisme serait implicite à la "généalogie de la morale"? Quelle absurdité ! Ce rigorisme universitaire ne vaut pas mieux que le moralisme religieux qui veut nous faire renoncer aux plaisirs de la chair pour peu que nous prétendions à la célébration de l'Esprit-Saint ! Le poète-métaphysicien ne veut point renoncer à la poésie au nom de la métaphysique, il ne veut pas davantage renoncer à la métaphysique au nom d'une poésie qui serait pure immanence.
Le principe de la reconquête de la souveraineté intérieure guide le poète-métaphysicien à travers le refus des alternatives, l'expérience de la coïncidence des contraires, le refus d'être mutilé de certaines de ses plus hautes possibilités de connaissance ou d'ivresse, la recherche de l'équilibre entre le masculin et le féminin, les forces de l'âme et les puissances de l'esprit.
L'idéalisme et le christianisme qui tombent sous les traits de Nietzsche n'ont pas notre faveur, et de grands philosophes chrétiens avant moi, tels que Berdiaev ou Unamuno furent à l'écoute du Solitaire d'Engadine et partagèrent sa répugnance pour les morales du ressentiment et la fuite dans les "arrière-mondes". Ce qui a changé depuis Berdiaev et Unamuno, c'est que "l'arrière-monde", en cette phase de l'Age Noir est devenu notre "avant-monde" et qu'en matière de "réalité" nous vivons entièrement dans ce mensonge spectaculaire ! Le monde, le monde "vrai", le monde lumineux, le monde immédiat, le monde de l'immédiate vérité a été déserté. Ce monde est vide. L'arrière-monde a si totalement triomphé qu'il faut renverser les terminologies et ce qui apparaît comme réalités positives doit être traité, par le poète-métaphysicien, comme des ombres sur le mur de la Caverne ! Désormais l'arrière-monde que dénonçait Nietzsche et le monde des ombres dont parle Platon dans le Mythe de la Caverne sont un seul et même monde totalitaire. Echapper à ce monde c'est retrouver en même temps le "vrai" et l'immédiat, le sensible et l'intelligible, l'immanent et le transcendant !
La stratégie machiavélique et, au sens étymologique, "diabolique" qui consiste à dresser l'admirateur de l'immanence contre le fervent de la transcendance se solde par la dépossession simultanée de la transcendance et de l'immanence. Lorsque l'admiration du monde sensible nous échappe, le Sens lui-même nous fait défaut ! Les lecteurs de Nietzsche n'ont pas assez remarqué à quel point le combat philosophique de Nietzsche était une joute nuptiale et que ses contradictions étaient avant tout des contradictions créatrices. Il ne s'agit point d'user les termes de la contradiction, il s'agit de les faire resplendir en soi ! Telle est la devise du poète-métaphysicien: ni l'alternative, ni le compromis ! "Socrate, écrit Nietzsche, m'est, il me faut l'avouer, si proche que je suis constamment en lutte avec lui". L'art poétique et métaphysique consiste ainsi à rester au plus proche de ses contradictions. " La pensée abstraite, dit encore Nietzsche est pour beaucoup un effort pénible,- pour moi, dans mes bons jours, elle est fête et ivresse."
Faire de la pensée abstraite une fête et une ivresse et hausser la fête et l'ivresse jusqu'à être des instruments de connaissance, d'une connaissance plus subtile et plus complexe, plus nuancée et plus structurale, plus fluante et plus mathématique, plus harmonieuse et plus abyssale que celle de nos "savoirs modernes" si misérablement soumis à l'utilitaire, si domestiqués ! La pensée et la poésie dans leur intensité la plus grande et leur plus haut envol sont préfiguratrices de la vie magnifique.
Je n'ai jamais cessé d'être frappé par l'extraordinaire écart existant entre les possibilités de la vie et la pratique ordinaire de la vie de l'homme moderne. Les possibilités d'expérimentation et de connaissance que nous offrent nos sens et notre intelligence sont grandioses et je ne cesse d'être surpris, heurté et affligé par l'étroitesse, la misère de la vie quotidienne, y compris celle des nombreux "privilégiés" de nos "sociétés avancées" ! C'est une énigme: pourquoi disposons-nous d'instruments sensibles et intellectuels si subtils alors que plus rien dans le monde ne nous invite à en user ? Quelle est la nature de cet exil, de ce terrible manque d'imagination qui tient la majorité de nos contemporains dans l'inaptitude à concevoir autre chose que leur vie misérable ? Pourquoi nous tenons-nous si loin de ce que nous sommes et de ce que nous pouvons ? C'est à cette aune-là qu'il convient de reconsidérer ce que Nietzsche nommait la "volonté de puissance". Je vois d'abord dans cette volonté une volonté de recouvrance. Nous sommes en exil, nous avons été dépossédés, notre existence est un leurre, une opulence factice nous maintient dans la méconnaissance de notre pauvreté réelle... Je comprends la "volonté de puissance" comme une volonté de recouvrance des pouvoirs sensibles et prophétiques de l'entendement humain. Un leurre affreux nous maintient en-deçà de nous-mêmes. J'imagine des retrouvailles fabuleuses sous le signe de la puissance reconquise !
Pour la bien-pensance propre au totalitarisme moderne, qui fait de nous des individus interchangeables et massifiés, la puissance c'est le mal. Le totalitarisme ne peut s'établir que sur l'impuissance généralisée des individus. Toute la propagande moderne consiste à convaincre les individus de leur impuissance, au point que la notion d'individualisme se confond désormais avec celle d'une impuissance acceptée. L'individualisme de masse réalise les projets les plus radicaux du collectivisme disciplinaire.
L'ombre: Les mouvements de pensée que l'on qualifie de "contestataires", qu'ils soient de gauche ou de droite, se fondent sur une critique de l'individualisme bourgeois, sur un appel à de nouvelles réalités communautaires. Est-il légitime de vous associer à ces mouvements ? Êtes-vous de ces auteurs que l'on peut dire "compagnon de route" ?
Le voyageur: Je ne déteste pas l'impression d'être à l'origine de mes propres mouvements. Les compagnonnages m'agréent lorsqu'ils ne sont point moutonniers, lorsqu'ils témoignent d'un ordre éclairé par l'être et par la transcendance. Certes, la critique de l'individualisme est pertinente. L'individu insolite n'a pas de réalité. Il est un pur atome que l'on peut d'autant plus facilement asservir à un mouvement général. Ma critique de l'individualisme repose surtout sur le fait qu'il ruine la possibilité de réalisation de la personne humaine. C'est entendu, nous naissons héritiers d'une langue et, ce qui n'est pas négligeable, d'oeuvres architecturales et littéraires qui sont véritablement comme l'écrivait un philosophe allemand, "la demeure de l'être". Quoique nous fassions, nous recevons davantage que nous ne pourrons donner. Toutefois la communauté à laquelle nous sommes tout d'abord redevables n'est pas ce que l'on nomme une communauté "naturelle", mais une communauté spirituelle et poétique. Et plutôt que de faire dépendre l'individu d'une communauté, je serais tenté de le relier à la Tradition. La critique évolienne du "naturalisme" me paraît particulièrement pertinente. Il n'est pas à exclure que certains ennemis acharnés de l'individualisme ne soient finalement que des adeptes déguisés de la Magna Mater, des adorateurs de la nature, hostiles aux puissances différenciatrices et viriles du Logos. C'est là une tendance typiquement moderne, illustrée par le nazisme et l'hystérie des foules dont il semble bien que la "démocratie" ne nous prémunisse guère !
C'est ainsi que je fais mienne la critique de l'individualisme avec cette réserve que je m'interroge sur la provenance et la destination de cette critique. Il y a dans l'"homme des foules" moderne un fond de haine contre sa propre liberté qui a quelque chose d'effrayant ! Le goût de la fusion, de la promiscuité, de l'abandon de soi, du conformisme de masse, toutes ces variations de la mentalité grégaire ne laissent point de m'inquiéter car elles présagent une culture domestiquée, puritaine, ennuyeuse et laide. Je crois que le moment est venu au contraire de réapprendre le sens de la distance avec Marc Aurèle ou Senèque ou avec Montherlant et Saint-John Perse... " Les individus les plus forts, écrit Nietzsche dans La Volonté de puissance, sont ceux qui résistent aux lois de l'espèce sans en périr, les isolés. C'est parmi eux que se forme l'aristocratie nouvelle."
Le sens de la distance aristocratique, la méfiance à l'égard de la fusion et de confusion, la constitution de la personnalité par les vertus différenciatrices du Logos, le sens aigu de sa propre unificence se distinguent radicalement, il faut le souligner, de l'amnésie de l'individu massifié. Tout, dans ces vertus stoïciennes, antiques, impériales se fonde au contraire sur la mémoire, sur la fidélité, sur le sens du respect et de la hiérarchie. Je suis unique, irréductible, souverain de moi-même précisément car je garde mémoire, car je m'établis avec mes prérogatives particulières dans une tradition.
Un malentendu, entretenu par la bien-pensance moderne, consiste à opposer de façon horizontale, plate, l'individualisme et le communautarisme, alors que l'Individu, au sens de la personne souveraine, que Jünger nomme "Einzelne", et dont il projettera la réalisation métapolitique dans la figure de l'Anarque, n'est pensable que par le lien, la fidélité essentielle "aux mots de la tribu", dans cette perspective strictement mallarméenne ou "symboliste" qui fonde l'appartenance sur des réalités que les "naturalistes", tout embarrassés qu'ils sont dans leurs "déterminismes" variés, ne peuvent entrevoir. En ce sens l'Individu est le "Coup de dés", le "cas", la circonstance unique, qui roule dans la tourmente et en saisit les tumultes et les éclats. Vous avouerais-je que cet orage mallarméen hante ma mémoire comme une expérience vécue et qu'il me donne une lumière sur ce que peut être l'Indivis, bien plus précise et plus forte que les théories des sociologues ! Cet orage me hante autant que la double page de Mallarmé me fut vertige, à la lisière où " veillant, doutant, roulant, brillant et méditant, avant de s'arrêter à quelque point dernier qui la sacre, toute pensée émet un Coup de Dés."
L'ombre: L'individu serait-il un "Coup de Dés" ?
Le voyageur: L'Individu, au sens que donne au mot la citation de Nietzsche, l'Individu non-massifié est un Coup de Dés qui n'abolit point le hasard. De l'individu non réductible à une norme, on dit que c'est un "cas". Le cas, c'est, étymologiquement, le résultat du Coup de Dés. Chaque individu a sa façon, son moment pour tomber juste. Nous tombons sur nos vérités, lorsqu'elles ne nous font point trébucher !
L'Individu est un cas, mais le monde est la grammaire de Dieu et ce cas prend place indubitablement dans une déclinaison. L'individu est un cas dans une déclinaison; il n'est point toute la déclinaison. Si je poursuis la métaphore, je dirai que ce cas, n'est point le nominatif, ni l'accusatif, ni le génitif, mais peut-être l'ablatif absolu. Ce qui est absolument ôté à toute emprise, mais qui s'inscrit cependant dans la grammaire. Ce que les écoliers peinent à apprendre ! L'Individu est un cas, il prend sa place dans un ordre mais nul ne peut lui prendre sa place. Sa place: sa vérité et sa puissance ! Prendre sa place, c'est accorder entre elles la vérité et la puissance. Certes, la puissance, semble t'il, vague entre la vérité et l'erreur, comme les couleurs dans la "Théorie" de Goethe naissent du côtoiement de la lumière et de l'obscurité. Là où la vérité s'approche au plus près de l'erreur, où l'erreur s'approche le plus près de la vérité, naissent les puissances. Mais de même qu'il existe des couleurs chaudes et des couleurs froides, des couleurs suscitées par la proximité de la lumière et des couleurs suscitées par l'approche des ténèbres, des couleurs proches et des couleurs lointaines, il existe des puissances chaudes et éclairantes et des puissances froides et obscurcissantes !
Je n'ai tant parlé d'art et de poésie que parce que l'art et la poésie sont dans la conscience qu'ils ont d'eux-mêmes. L'art inconscient est une invention d'intellectuels modernes. L'art, comme nous savons, assez bien depuis Schopenhauer, et mieux encore depuis Nietzsche, naît de la conscience que la volonté aveugle prend d'elle-même. L'art naît aussitôt sommes nous conscients des fatalités obscures qui gouvernent notre existence. La conscience est l'espace même de l'art y compris de l'art le plus dionysiaque et le plus "sublime".
S'approcher de la vérité, ce sera donc manifester une puissance lumineuse, bienveillante, dispendieuse... Consentir à être un "cas" dans la déclinaison auguste des possibilités universelles, c'est rendre apte à évaluer le site propice à la réalisation, c'est faire de sa conscience, une puissance... C'est le propre de la recherche, ou, plus exactement, de la Quête du poète-métaphysicien. Les récits médiévaux de la Quête du Graal ne parlent de rien d'autre que de cette quête de la puissance et de la vérité. Le Graal est puissance et vérité. Unies, la puissance et la vérité sont le Graal.
Je vous assure qu'il n'y a rien d'obsolète dans cette quête car le monde moderne est précisément une gigantesque conjuration pour priver les individus de leur puissance et de leur vérité. Infime, interchangeable, noyé dans les masses bientôt mondiales soumises aux mêmes appétits de consommation, l'individu se voit dénigré dans sa puissance. Quant à la "vérité" il ne manque pas d'intellectuels pour lui dire qu'elle n'existe pas. " Tout est relatif", soit; mais cette proposition " tout est relatif", pas moins que les autres ! Ce monde que l'on veut sans clef de voûte, ce monde que l'on veut "déconstruit", c'est avant tout un monde planifiable. Un monde sans vérité, c'est à dire un monde où le pouvoir est sans contredit, est aussi un monde où le faux, le parodique, l'ersatz, le "spectaculaire" comme le disait Guy Debord, ont pris la place de l'expérience véritable.
Le monde moderne poursuit inlassablement son projet qui est de nous faire survivre, impuissants, dans un monde faux.
C'est à ce titre, il me semble que la quête de la puissance et de la vérité gardent toute leur pertinence. A relire aujourd'hui ce que des critiques aussi divers et avisés que Villiers de L'lsle-Adam, Léon Bloy, Nietzsche, René Guénon, Julius Evola, Bernanos ou Henry Montaigu ont écrit du monde moderne, il est impossible de ne pas être frappé par ce fait étrange: leurs critiques gagnent, de jour en jour, en pertinence. Ce qui exigeait naguère, pour être perçu dans toute son ampleur, une sensibilité et une intelligence aiguisées, est désormais devenu tellement évident que nous en sommes comme assommés ! Les preuves de la crise du monde moderne éclatent de toutes parts mais les contemporains en restent comme aveuglés et assourdis. Et ils continuent de vaquer dans leurs représentations fallacieuses comme si de rien n'était. Plus les démentis au cours du "progrès"' sont flagrants et moins ils sont sujets à commentaires. La crise est telle que tout esprit critique s'y est englouti. A ce degré, la persistance dans l'erreur devient une énigme.
L'ombre: Ne peut-on envisager de percer cette énigme ?
Le voyageur: Peut-être n'est-il pas même nécessaire de percer l'énigme d'une erreur pour lutter contre elle. Ce qui importe tout d'abord c'est d'en mesurer l'ampleur. Cette tache noire ne cesse de grandir. Les événements récents en Roumanie, en Irak et en Serbie montrent à quel point l'esprit critique (dont le moderne prétend avoir fait une vertu cardinale) fait défaut. Le moderne est aussi passivement consommateur d'opinions rapportées ou suggérées qu'il l'est d'automobiles ou de jeux vidéo. Il ne sera pas même nécessaire comme l'ont imaginé des écrivains d'anticipation, de substituer une réalité virtuelle à la réalité, puisque dans cette bonne vieille réalité, il est déjà possible de le manipuler à sa guise. Plus le totalitarisme progresse, plus il devient sûr de sa méthode (après les tentatives partiellement ratées du début du siècle) et moins il est ouvertement coercitif. L'homme qui tourne en rond dans un cercle très-étroit, il se peut fort bien qu'il ne rencontre jamais les murs de sa prison: il se proclamera libre ! Grand bien lui fasse ! Son entendement est une énigme pour l'homme qui n'a pas détruit en lui-même le sens des possibilités infinies et du Grand Large !
J'espère faire comprendre peu à peu que les alternatives où les soi-disantes "libertés" modernes nous enferment sont des prisons. Ces alternatives étant de fausses alternatives, les prisons sont aussi, et voici la bonne nouvelle, des prisons illusoires. Mais que ces prisons fussent illusoires n'empêche point qu'elles soient causes de souffrance pour ceux qui se laissent convaincre de leur réalité. L'homme profondément persuadé que telle ligne est infranchissable vivra comme si elle l'était effectivement. Parmi les fausses alternatives, celle qui tient à tout prix à nous faire choisir entre l'innovation et la tradition n'est pas la moins absurde. Car aussitôt la tradition est-elle niée que nous sommes condamnés au ressassement. Il faut être tout de même dépourvu de sens philosophique pour ne pas voir que le sens de la tradition porte en lui, et pour ainsi dire par définition, le sens du devenir. L'Etre est ce qui devient. La primordialité de la Tradition est la source de son devenir. Si nous sommes privés de l'art de la transmission, de la fidélité au primordial, c'est bien l'Oubli qui triomphe. Or l'oubli, c'est précisément ce qui, pour les peuples comme pour les individus, nous condamne à répéter les mêmes gestes, les mêmes paroles. Lorsque le sens de la Tradition fait défaut, lorsque l'oubli triomphe, l'innovation est impossible. Il n'est point d'innovation qui ne soit profondément innervée par la tradition. Il n'est point de fidélité à l'être, à la primordialité, qui ne soit aussi une fervente célébration du devenir. Défions-nous de ceux, qui sont légions, qui nous pressent de choisir entre la tradition et l'innovation car ils nous préparent un monde où nous serons privés de l'une et de l'autre ! Quiconque se trouve, à un moment ou un autre dans la situation de l'auteur, c'est-à-dire face à cette mise-en-demeure de la création, sait par expérience que la liberté conquise n'est rien sans l'autorité consentie. A pousser cette réflexion dans les régions périlleuses de la philosophie politique, je dirai que l'égalité même est aberrante sans l'acceptation profonde de la hiérarchie. Les hommes ne peuvent être égaux qu'en fonction d'une instance plus haute et si nous considérons que cette instance doit être métaphysique, c'est précisément car l'égalité n'est supportable que si elle n'implique point la disparition pure et simple de la diversité. L'égalité et l'équité n'ont quelque chance de subsister que par la diversification hiérarchique.
L'ombre: Qu'entendez-vous précisément par "hiérarchie" ? Le mot de hiérarchie, le moins que l'on en puisse dire, n'a guère la faveur de nos contemporains.
Le voyageur: Nos contemporains se vantent. Ils vivent dans un monde où la pauvreté est devenue une infériorité radicale et la richesse une supériorité radicale dont rien ne vient nuancer ou contredire la nature. La Sagesse, le courage, le talent ne sont rien. Le sens de la hiérarchie est précisément ce qui peut contrebalancer quelque peu l'écrasement de la pauvreté par la richesse. Il faut bien qu'un pauvre puisse être reconnu supérieur à un riche, par le talent, l'intelligence, le courage etc... pour que l'égalité et l'équité ne soient pas simplement de vains mots ! Mais redéfinissons plus précisément le mot hiérarchie, et donnons lui aussi ce sens particulier que tout auteur donne aux mots dont il use selon leur contexte, et selon sa musique et sa métaphysique propres. Le mot hiérarchie, si l'on interroge l'étymologie, excellente conseillère, nous dit le sacré et le pouvoir. Ces réalités, il faut d'abord les considérer comme des réalités intérieures. Le sacré et le pouvoir sont en nous. Certes, le mot de hiérarchie implique incontestablement la notion de gradation, mais ces gradations ne sont pas moins intérieures qu'extérieures. Nous retrouvons là le sens de la déclinaison grammaticale et musicale. L'ordre du monde, l'ordre sacré des préséances est grammatical et musical. Pour avoir une idée précise des réalités "politiques" d'une époque, de la philosophie politique propre à un temps, sans doute faut-il se tourner vers la musicologie. La Cité est à l'image de sa musique. Les Chinois en étaient particulièrement conscients autrefois et réglementaient la composition musicale selon d'immuables lois de correspondances destinées à maintenir dans son ordre propre, et presque sans intervention humaine, l'ordre de l'Empire. Les pythagoriciens eurent une perception également pertinente de ces correspondances. Or, le monde moderne qui massacre allègrement tout cela nous laisse pourtant le sens de la hiérarchie intérieure. Certes, au point où en est le monde, l'homme de la Tradition ne peut qu'être du côté des anarchistes car il n'est point de hiérarchie extérieure à laquelle il ne fût point pernicieux de se rallier. Mais ce refus de collaborer trouve précisément sa racine dans le sens de la hiérarchie intérieure. Le communautarisme, dont les idéologues de droite et de gauche ont la nostalgie, en subdivisant sans cesse davantage les pays en "appartenances", le plus souvent dépourvues de profondeur historique, travaille dans le même sens que l'individualisme de masse.
L'ombre: Si toutefois l'individualisme de masse et le communautarisme vous paraissent identiques quant à leurs effets, que leur opposer ?
Le voyageur: Pessoa ! L'oeuvre de Pessoa commence enfin à être sinon connue du moins accessible. Or Pessoa se montre, par l'arborescence de ses hétéronymes, par la vigueur polyphonique de son oeuvre, par sa radicale liberté de ton, de style, de pensée (qui le livrerait, comme d'ailleurs Baudelaire, Flaubert et tous les autres à un permanent lynchage médiatique s’il n’était devenus, par chance, et d'une courte tête, des classiques avant l'établissement planétaire du "politiquement correct") l'Auteur par excellence du dépassement de l'individualisme et du collectivisme.
Pessoa ne cherche point à s'agréger, par manque d'être à une communauté plus ou moins vaste qui lui conférerait la réalité ontologique qui lui fait défaut (comme ce fut le cas de bon nombre d'écrivains tentés par le fascisme ou le communisme). Pessoa décide souverainement de porter en lui la communauté des poètes et des aventuriers, des métaphysiciens, des pâtres et des conquérants, des prêtres et des guerriers qu'embrasse sa tradition poétique et impériale !
Pessoa réinvente l'impérialisme des poètes, qui est un impérialisme maritime et céleste. Il n'a nul besoin de se fondre dans une communauté car cette communauté vit en lui. Le poète-métaphysicien est l'hôte de la Tradition, au double sens du mot hôte: à la fois celui qui reçoit et celui qui est reçu. Le poète-métaphysicien est récipiendaire d'un Ordre où son individualité se décline selon la loi des correspondances et des gradations. Etre homme de la Tradition, c'est porter en soi non seulement la mémoire, les actes et les oeuvres des prédécesseurs, c'est faire de cette remémoration déférente un acte de création. Si nous ne sommes pas seulement ce "moi" circonscrit par le déterminisme biologique et sociologique, si d'autres possibilités subsistent, d'autres aventures, d'autres gloires, alors le poète ne témoignera pas seulement pour sa subjectivité, ni même seulement pour sa tribu ou pour son clan mais il pourra être, le cas échéant, si les neufs Muses le considèrent avec une égale attention bienveillante, une littérature à lui-seul ! Ce fut l'ambition de Pessoa: être à lui seul une littérature nationale, et mieux encore, une littérature impériale !
Ce processus, j'aimerais faire comprendre qu'il n'a rien d'extravaguant et que tout devrait nous porter désormais à le considérer comme exemplaire ! Au moment où notre civilisation et notre culture se désagrègent, où le repli de chacun dans son clan exacerbe l'individualisme de masse en feignant de s'y opposer, il n'est peut-être d'autre recours que de porter en soi la Tradition, que de rassembler en soi les mémoires de plus en plus disparates et divergentes de notre culture. Le processus hétéronymique mis en oeuvre par Pessoa n'a vraiment rien du banal jeu "oulipiste". Ce n'est pas la notion de texte qui domine l'oeuvre de Pessoa mais la notion de pensée. Aussi divergentes que soient les croyances et les réponses métaphysiques ou anti-métaphysiques des hétéronymes de Pessoa, le point d'appui n'en demeure pas moins celui d'un questionnement unique. Qu'il s'agisse de Ricardo Reis, d'Alvaro de Campos, de Bernardo Soarès ou de Pessoa lui-même, ce sont toujours des méditations où l'entendement s'interroge lui-même sur l'être, le néant, le possible. A cette interrogation lancinante, toujours identique à elle-même, les hétéronymes apportent des réponses différentes, mais cette diversité même renvoie au coeur de l'interrogation centrale, invariable, abyssale... Le lecteur doué d'une oreille fine ne tarde pas à entendre par-delà l'éclectisme apparent une musique unique, persistante. Les hétéronymes sont nombreux, les réponses philosophiques qu'ils proposent sont variées mais le questionnement est le même et c'est ce questionnement qui donne leur saveur propre aux poèmes et aux essais.
Faisons du mot "saveur" un mot-clef ! Faisons de notre goût un moyen de connaissance. L'ésotérisme ne fut jamais pour nous que le désir d'atteindre, comme le disait Rabelais, à la "substantifique moelle", à cette savoureuse Sapience du monde qui unit la poésie et la métaphysique. Certes, les oeuvres dignes de ce nom ont une saveur, et cette saveur est elle-même une déclinaison de parfums. Tout se tient: la connaissance est synesthésique. Il faut apprendre à lire l'oeuvre de Fernando Pessoa comme une synesthésie. Toutes ses oeuvres se tiennent entrelacées dans l'élévation d'une même interrogation. Ce n'est point l'individu qui doit rechercher refuge dans une communauté, mais la communauté qui trouve refuge dans l'individu. Que dit Ricardo Reis ?
" Pour être grand, sois entier: rien
En toi n'exagère ou n'exclut.
Sois tout en toute chose. Mets tout ce que tu es
Dans le moindre de tes actes..."
Celui qui n'est rien, celui à qui l'être fait défaut, quand bien même s'agrégerait-il à des millions de ses semblables, il ne participera qu'à un grand néant. Inutile d'insister, le monde moderne nous en donne des exemples. Reis nous dit " Sois en toute chose": et c'est la victoire sur le nihilisme. C'est à ce titre que j'entre dans une conversation particulièrement fructueuse avec l'oeuvre de Pessoa, au même titre qu'avec celle de Nietzsche ou d'Evola: il s'agit là encore de traverser le nihilisme et de s'en rendre victorieux; ce qui me semble être le propre de notre époque en tout point extrême et frontalière. Nos collectivités et nos communautés ne sont à tel point privées de substance que pour une raison: les individus qui les composent ne portent plus en eux la mémoire, la polyphonie ni la déclinaison poétique autant que métaphysique nécessaire à la "conjugaison". Pour conjuguer, pour établir les liens, pour relier entre eux des êtres humains encore faut-il qu'ils soient des cas ! Encore faut-il qu'il se conjuguent eux-mêmes aux choses du passé et du présent, aux oeuvres des poètes morts depuis des siècles ou des millénaires, comme il faut qu'ils se conjuguent à la présence de la lumière sur le feuillage des arbres. " Vivre l'instant, en vibrant, sur des eaux éternelles..." nous dit Alvaro de Campos.
Je ne puis m'empêcher de retrouver là cette idée centrale de la théologie médiévale qui nous dit que "le monde est la rhétorique de Dieu." La Loi grammaticale, prosodique où l'individu advient comme un "cas" destiné à être décliné avec les réalités visibles et invisibles n'est nullement relative, elle révèle un axiome. C'est ainsi que Pessoa explique que le rythme ternaire de l'ode grecque (strophe, anti-strophe, épode) retrouvé par Milton "n'est pas une invention mais une découverte, non un postulat propre à l'esprit grec mais un axiome de l'esprit humain que les grecs ont eu l'art de découvrir." L'axiome, c'est l'Axe, la dimension verticale qui unit l'intérieur et l'extérieur, qui fait de la vérité extérieure, de la Loi, le secret de la vérité la plus méditative, la plus rêveuse, la plus intérieure. Alvaro de Campos encore:
"Lorsque je mourrai...
Que ce soit en cette heure mystique, spirituelle et très ancienne
En cette heure où peut-être
Platon, en rêve, a vu l'idée de Dieu
Sculpter un corps, une existence nettement plausible
Au coeur de sa pensée à l'intérieur de lui comme un champ..."
Le plus universel est ce qui est au coeur de la pensée. De ce point central, les vastitudes se déploient. En ce point central les multiplicités se résorbent et d'autres chants naissent comme des paysages innocents. De ces pays qui abritent la promenade et la contemplation ingénue de Ricardo Reis ! Qu'est-ce qu'un Pays ? L'oeuvre de Pessoa nous permet de mieux poser cette question. Peut-être est-ce, selon la formule d'Heidegger, une quaternité: "La terre, le ciel, l'homme et le divin"...Ou plus exactement, en ce qui concerne notre auteur: la Mer, le Ciel, Pessoa et les dieux ! Le poète est toujours au coeur de son Pays qui porte en son coeur son Pays ! Il y va de tout autre chose que de l'assez sinistre idéologie de la glèbe et du terroir, invention de déracinés et de fanatiques. Il s'agit d'être, dans le moindre de ses actes, de témoigner dans le moindre de ses actes d'un être qui est le Chant. Le Chant du Pays demeure par-delà la disparition immanente du Pays lui-même. Tel est le beau mystère: nous portons en notre coeur les Pays de Virgile et de Nerval, les Pays de Dante et de Novalis alors qu'il n'en reste rien.
Et que de nos propres contrées déjà presque "mondialisées" il ne restât finalement rien ou presque rien, ce serait bien une éminente raison de croire notre fidélité irréductible à toute superstition ! Ce qui importe n'est pas un signe qui subsiste, ce qui importe n'est pas une écorce morte, mais l'existence "nettement plausible" de l'Idée.
Appliquant à l'Idée platonicienne la pertinente observation de Pessoa sur la prosodie grecque, c'est l'axiome qui nous intéresse. De même Eliade, après des recherches extrêmement méticuleuses en vint à conclure que les Chamanes étaient tous "platoniciens" ! L'oeuvre de Pessoa requiert d'autant plus l'attention de l'homme épris de Tradition qu'il témoigne dans l'expression de sa propre réalité d'auteur de ces ramifications complexes que les modernes, tout appliqués qu'ils sont à classer les "cultures" dans des bocaux hermétiquement clos, comme des préparations d'apothicaires, méconnaissent jusqu'au ridicule. L'intellectuel moderne est vraiment ce bourgeois gentilhomme qui s'en laisse remontrer par les catégories étanches des "spécialistes". On le berne à loisir, si bien que devenu mauvais il lynchera le premier Molière venu pour le dessiller !
A considérer les remèdes empaquetés dans des sachets différents, il considérera comme un affreux hérétique l'homme qui se hasarderait à lui montrer que ces herbes poussent dans les mêmes forêts ! Le spécialiste abonde dans cette superstition. Il divise le monde, pour complaire au Diable et pour régner.
Etre homme de la Tradition, c'est consentir aux ramifications lointaines. Etre moderne, c'est croire aux séparations radicales, ce qui aboutit à la Terreur et aux exterminations et non seulement à quelque raideur philologique ! Si le moderne devient si promptement totalitaire, et même au nom de la "tolérance", c'est bien parce qu'il s'est rendu inapte à considérer les lignages lointains, leurs enchevêtrements. La beauté de la complexité ne lui apparaît pas. Il affectionne ce qu'il nomme le "sobre" et qui n'est que le schématique, en architecture comme dans la pensée.
L'ombre: Qu'en est-il alors du christianisme. Est-il selon vous du côté de la Tradition ou de la modernité ?
Le voyageur: Il est du côté de la Tradition ou de la modernité selon celui qui l'envisage et le sert. Il existe des façons traditionnelles d'être chrétien, il en est de modernes. Le Christ des Evangiles ne propose rien de moins qu'un dépassement de la condition humaine. " Dieu s'est fait homme pour que l'homme se fasse Dieu" dit la liturgie orthodoxe. Le Christ est celui qui arrache l'homme à son appartenance zoologique, à cette pure immanence, qui n'est, en dernière analyse, rien d'autre qu'une abstraction explicative, une hybris de la raison qui oublie de s'interroger sur sa propre raison d'être. Le Christ dont je me sens proche est celui dont parle Berdiaev, qui s'oppose au Grand Inquisiteur ! Le Christ non moralisateur, puritain, bourgeois, mais le Christ cosmique. Dans cette perspective, fort étranger aux religiosités modernes, le Christ est cosmogonique, sa venue annonce une nouvelle création. Tout se joue dans cette idée, centrale dans la patristique orientale, d'une "théosis", c'est à dire d'une divinisation de l'homme et de l'univers. La Pierre philosophale des alchimistes n'est autre que ce Christ.
Cette vision est traditionnelle, au sens où nous l'entendons, dans la stricte mesure où elle est aussi supra-confessionnelle. La gloire de la Vérité, c'est de n'être pas une écorce morte, ou ce psittacisme hagard et vindicatif propre aux "intégristes". Une autre voie est possible qui est celle, nous dit Berdiaev, " de la vie du présent, la vie dans la profondeur de l'instant, où s'effectue précisément la rupture du temps." La Théosis n'est pas une simple allégorie, elle est une praxis. Ce qui s'accomplit n'est pas abstrait. " L'esprit, dit encore Berdiaev, appartient à une qualité d'existence différente, supérieure à celle de l'âme et du corps". Cet esprit n'est pas une abstraction, ce n'est pas non plus une de ces "idées générales" qui peuplent l'arrière-monde de nos lieux communs moralisateurs. Cet esprit est l'Esprit-Saint, l'esprit de feu, embrasé et embrasant qui rétablit la verticalité limpide entre ce monde et l'autre monde. "Cela signifie, nous dit Berdiaev, que l'âme et le corps de l'homme peuvent accéder à un autre plan, à un plan supérieur."
Que nous dit encore Berdiaev: " Les plus hautes ascensions de ma vie sont liées à une flamme sèche." Or, le semblable n'étant connu que par le semblable, le feu qui se révèle dans le feu, la lumière qui s'épanouit dans la lumière, suscitent un vertige. Berdiaev ne l'ignore pas lorsqu'il écrit, je cite encore: " La foi dans la réalité invisible et mystérieuse comporte un risque, il faut qu'on accepte de se jeter dans l'abîme mystérieux."
Seuls des esprits excessivement scolaires verront dans ces considérations inscrites dans la logique d'une certaine théologie chrétienne une contradiction avec nos antérieures propositions inscrites dans une perspective nietzschéenne. Rien n'est aussi simple. L'abîme de Dionysos et l'abîme du Christ ne sont point radicalement étrangers l'un à l'autre. L'opposition, puis le rapprochement, que Nietzsche établit entre Dionysos et le Christ ne se fonde pas seulement sur des analogies que les historiens des religions n'ont pas manqué de remarquer, mais sur une expérience intérieure qui, avant même de trouver son nom, puis d'hésiter sur ce nom, Dionysos ou le Christ, témoigne d'une mise-en-péril, d'un supplice, d'une descente dans les ténèbres et de l'attente d'une renaissance. Cette translation de Dionysos au Christ et du Christ à Dionysos, se laisse mieux comprendre par la figure d'Orphée, dont le culte jadis, se confondit souvent avec celui de Dionysos et dont le destin semble marqué par les mêmes épreuves.
Je trouve quelque peu facile le recours, propre à une certaine apologétique chrétienne, à cette opposition entre un "Nietzsche dionysiaque" et un "christianisme humaniste", celui-ci, bien sûr étant paré de toutes les vertus et celui-là accusé de toutes les horreurs. Cette facilité, pour tout dire, me paraît indigne d'un esprit libre. Qu'est-ce qu'un esprit libre ? C'est un esprit qui, avant de prêcher pour sa paroisse, cherche à comprendre. Dionysos est, dans l'oeuvre de Nietzsche le nom d'une expérience intérieure, vertigineuse, effrayante qui porte l'auteur à s'interroger sur la raison d'être même de la raison. Aussitôt que l'on aborde l'oeuvre d'un auteur véritable, le préchi-précha anti-dionysiaque ou anti-chrétien perd tout son sens. Les convictions mêmes auxquelles semble aboutir un auteur sont moins importantes que sa démarche. Et dans le cas de Nietzsche, ses convictions sont pour le moins difficiles à établir. L'homme auquel "il est odieux de suivre autant que de guider", ce serait lui faire injure que de le voir en propagateur satisfait d'une conviction. " Je ne suis pas disposé à mourir pour mes idées, disait Nietzsche, mais je suis prêt à mourir pour pouvoir en changer." Il est difficile de faire de Nietzsche un fanatique ou le partisan d'une pensée grégaire quelle qu'elle soit sans être fort ignorant ou d'une extrême mauvaise foi.
Le rapport de Nietzsche au Christ, et non pas au christianisme en tant que phénomène historique, n'a été que très rarement pris en compte par ces innombrables commentateurs hâtifs qui persistent à offrir de l'auteur du Gai Savoir une image caricaturale. Je cite encore: " Il ne faut pas confondre le christianisme en tant que réalité historique avec cette racine unique que rappelle son nom. Les autres racines dont il est issu ont été beaucoup plus puissantes. C'est par un abus inouï que ces formes décadentes et ces malformations qui s'appellent l'Eglise chrétienne, la foi chrétienne et la vie chrétienne se parent de ce nom sacré. Qu'est-ce que le Christ a nié ? Tout ce qui porte à présent le nom de chrétien."
Ces quelques lignes, issues des fragments posthumes, suffisent à frapper d'inconsistance les gloses aventurées, ignares, simplificatrices. Il suffit de lire, mais, ainsi que le soulignait avec pertinence Georges Steiner, nos contemporains ne lisent plus, ils se contentent de "commentaires de commentaires". Et lorsque l'on sait que ces commentaires n'ont pas pour fonction d'inquiéter, de susciter la connaissance, d'approcher avec déférence et probité des oeuvres difficiles mais que leur mission est de rassurer et de conforter dans des opinions préalables, "politiquement et moralement correctes", il est facile de deviner ce qu'il en advient des oeuvres: elles sombrent dans l'obscurité croissante d'un oubli qui s'ignore lui-même. Dans une large mesure, le commentaire tel que le conçoivent les modernes, n'est pas une façon d'inviter à lire les oeuvres, comme nous le faisons, en toute liberté, dans ces entretiens désinvoltes sur la puissance et la vérité, mais une façon d'éviter tout contact direct avec l'oeuvre, contact jugé, à juste titre, périlleux. Le travail universitaire est, pour une bonne part, une prophylaxie contre les oeuvres, contre la contamination possible des pensées inquiétantes. La devise est "restons entre nous." Or, les auteurs ne font jamais partie de ce "nous". Il est déjà fastidieux de tolérer qu'ils eussent existé avec une telle intensité pour supporter, par surcroît, d'être confrontés avec ces preuves que sont leurs oeuvres. Ces preuves sont les meilleures que je connaisse de l'existence du divin. Ces oeuvres qui sont des preuves ne peuvent exister sans Dieu mais Dieu non plus ne peut être sans elles.
Si, pour Nietzsche, en dernière analyse, seul le Christ peut comprendre son Antéchrist, selon une logique profonde, dont témoigne également la Structure Absolue de Raymond Abellio ( "L'abîme du jour contient l'abîme de la nuit mais l'abîme de la nuit ne contient pas l'abîme du Jour"), il ne nous est pas interdit de considérer, en préalable à toute réflexion théologique ou philosophique "à l'Ombre de Venise", dans l'éclat et la légèreté d'un Gai Savoir retrouvé, que la critique souvent acerbe du christianisme, ou, plus exactement d'une "certaine morale chrétienne" pourrait bien être désormais le préalable d'une profonde méditation sur le Christ Glorieux, sur l'abîme du jour où le Christ glorieux contient l'abîme de la nuit de Dionysos. Que nos spécialistes en philosophie eussent délibérément ignoré ce questionnement, qu'ils se fussent contentés, parfois même d'une assez misérable logique dualiste, opposant un Nietzsche, incarnation du Mal, et un christianisme qui n'aurait jamais rien eu que d'aimable, de tolérant, d'humaniste etc... nous laisse, stupéfaits, à cette responsabilité immense qui consiste en désincarcérant les pensées de leurs bocaux d'apothicaires, à en libérer les vertus de rêve et d'ivresse.
Si Nietzsche n'est pas l'obscurantiste teuton voulu par les folliculaires ou les universitaires de second ordre, il n'est pas davantage comme le suggèrent d'autres obscurantistes ( les obscurantistes "progressistes") le fondateur de la modernité avec Marx et Freud. Nietzsche se défiait extrêmement de cette "hybris" scientifique, déterministe, qui croit pouvoir expliquer ce que nous sommes par des chaînes causales. Dans cette "science" qui fait la vanité du Moderne, Nietzsche ne voyait qu'une laïcisation et une caricature de la Providence divine. A quoi bon se libérer de l'original pour tomber sous le joug de sa caricature ? Nietzsche voit dans la pensée moderne, une sorte de théologie pétrifiée, "solidifiée" selon le mot de René Guénon, dont il importe de se libérer à grands coups de marteau. S'il importe de se libérer de la religion, pour atteindre à la source vive de la gnose, - ce qui est notre point de vue, - il faut, à fortiori, se libérer de la religion solidifiée, thésaurisée, accumulative, systématisée, puritaine, vindicative et planifiante qui triomphe actuellement sous les atours de la "science" et de la technique modernes.
Nietzsche apporte la démonstration qu'il s'est, contrairement à Freud ou Marx, libéré de la superstition "scientifique" et positiviste du XIXème siècle. Il n'abandonne point une théologie ouverte sur la transcendance pour s'adonner à un dogme fermé sur l'immanence, il ne substitue point une religion de la nature à une religion de la surnature, un collectivisme à un grégarisme, il va, et c'est le propre poétique et philosophique de son oeuvre, il va en amont. Bachelard a montré les métaphores propres à ce "psychisme ascensionnel" en des pages lumineuses. Nietzsche désire le Haut , l'amont du temps et de l'espace. Son Zarathoustra parle de l'Amont. Sa parole vient de ce site originel où la pensée s'entretient librement avec le Grand Astre, où la songerie tient pour compagne naturelle l'Aigle, qui détient le secret des profondeurs ouraniennes et le serpent, qui détient le secret des profondeurs telluriques. Nietzsche cherche une connaissance directe, une illumination souveraine. Je le comparerais ainsi plus volontiers à Maître Eckhart et à Jean Tauler. Je vous cite encore ces quelques lignes qui sembleraient écrites par un maître de la mystique rhénane et qui sont bel et bien de Nietzsche: " Jésus s'adresse directement à la réalité intérieure, au royaume des cieux qui est dans le coeur; il ne croit pas à l'efficacité de l'observance orthodoxe juive... Il est purement intérieur. De même, il ne s'attache pas à toutes ces grossières formules qui règlent le commerce avec Dieu; il se défend contre toute la doctrine de l'expiation et de la rédemption; il montre comment il faut vivre pour se sentir uni à Dieu, et comment on n'y parvient pas par la pénitence et la contrition au sujet de ses péchés. Le péché est sans importance, c'est là son principal jugement."
L'ombre: Peut-on établir une filiation entre Nietzsche et la mystique rhénane ?
Le voyageur: La question des filiations, des influences reste une question d'érudits, et les questions d'érudition, avec leurs controverses, leurs gloses, leurs preuves, leurs documentations, leurs nécessaires notes infrapaginales ne sont pas de circonstance à l'Ombre de Venise. Au demeurant, toute recherche érudite obéit à une intuition. Avant d'être parfaitement informé sur une analogie, une influence ou une confluence, l'érudit pose son pas sur le pas d'une intuition poétique. Avant la recherche est le songe du Pays à découvrir. Un songe qui est cependant fondé sur des aperçus. A l'ombre de Venise s'aiguisent les aperçus. Nous voyons mieux les couleurs, lorsque le soir commence à tomber, à cette heure transitoire, à exacte distance de la lumière et des ténèbres.
En ce qui concerne Nietzsche et la mystique rhénane, ce qui ne laisse point de doute, et ce qui, le cas échéant peut légitimer une recherche érudite, c'est que les textes se répondent. Ainsi, le passage de Ainsi parlait Zarathoustra où Nietzsche se gausse de ceux qui veulent encore être payés de leur vertu répond parfaitement au Sermon de Maître Eckhart sur les marchands du temple où il est dit "On ne trafique point avec Notre Seigneur". " Voyez, dit Maître Eckhart, ce sont tous des marchands, ceux qui se gardent de péchés grossiers, qui aimeraient être des gens de bien et qui accomplissent leurs bonnes oeuvres pour l'honneur de Dieu, telles que jeûner, veiller, prier, et autres choses semblables, toutes sortes de bonnes oeuvres, et ils les accomplissent pourtant afin que Notre-Seigneur leur donne quelque chose en échange ou que Dieu fasse en échange quelque chose qui leur soit agréable: ce sont tous des marchands. Il faut l'entendre dans ce sens grossier, car ils veulent donner une chose en échange de l'autre et de cette manière trafiquer avec Notre-Seigneur."
La concordance, dans un même anti-utilitarisme, de Nietzsche et de Maître Eckhart sonne comme une promesse aux oreilles les mieux averties: il redevient possible de dépasser les fausses alternatives en un même "amour du Lointain". Vous vous souvenez peut-être que ce thème de l'amour du Lointain que Nietzsche décline admirablement, se trouve déjà dans la méditation centrale de L'Idiot de Dostoïevski; et dans ce cas il s'agit bien d'une influence directe, car nous savons l'importance de l'œuvre de Dostoïevski pour Nietzsche... Qu'est-ce qui est Lointain, de ce Lointain que seule capte la proximité extrême, inaperçue, comme la lettre volée d'Edgar Poe ? Ce Lointain que la pensée désire, dont elle s'émeut, qu'elle convoite et qu'elle craint, dont elle devine le ravissement possible, le double-abîme, la beauté périlleuse et redimante n'est autre que la source vive de la pensée, ce point lumineux dont elle naît, dont elle jaillit avant d'être enfermée dans des citernes et devenir eau croupissante.
La recherche de Nietzsche, comme celle de Maître Eckhart ou de Tauler, est celle de l'eau vive de la pensée, de son jaillissement pur, non récupéré ni thésaurisé: non la vie éternelle, mais l'éternelle vivacité. La philosophie à coups de marteau de Nietzsche vise à détruire les citernes où l'eau croupit, comme en des arrière- mondes pleins de ressentiment et à retrouver la source vive. " Ce qui a été apporté dans ces citernes, dit Jean Tauler dans un de ses Sermons, se corrompt et devient nauséabond; cela sèche... Et il ne reste alors dans le fond qu'orgueil, esprit propre, opiniâtreté, dureté de jugement." Que les cléricatures modernes s'y reconnaissent !
Méditons sur le si proche Lointain pour ne pas devenir secs, ni dominés par la dureté du jugement. Ce Lointain brille à l'ombre de la présence; il est la couleur éveillée, prise dans l'éclat, sur l'orée, dans la translation vertigineuse, dionysienne et christique, qui change, de façon radicale notre conception du Temps.
" Si je prends un fragment du Temps, écrit Maître Eckhart, il n'est ni aujourd'hui, ni hier. Mais si je prends "maintenant «, il contient en soi tout le temps. Le "maintenant" où Dieu créa le monde est aussi proche de ce temps que le "maintenant" pendant lequel je parle actuellement, et le dernier Jour est aussi proche de ce "maintenant" que le jour qui fut hier." Telle est la source vive, l'éternelle vivacité. Délivrés de l'eau croupissante des citernes, de l'accumulation, de la gestion du temps linéaire, utilitaire, productif, industriel, nous retrouvons l'éternité du "maintenant", sa gloire secrète, sa fluidité scintillante.
(Le très-haut soleil aux approches de ce Midi d'automne rapproche l'ombre dans le silence du voyageur. Le voyageur est délivré de son angoisse. Il s'établit avec honneur dans ce jour sans nuages.)
Extrait de L'Ame secrète de l'Europe, éditions de L'Harmattan, collection Théôria. 370 pages.
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L'Ombre de Venise, deuxième partie:

Luc-Olivier d'Algange
L'Ombre de Venise, deuxième entretien
sur l'Autorité et la liberté, la morale et le style, l'incomprise générosité, Nietzsche et « l'éternelle vivacité », le poète-métaphysicien.
La nuit est venue; elle enveloppe le monde d'un manteau de solennité joyeuse. L'ombre, devenue indiscernable, est une voix insistante mais amicale, qui ne laisse point la pensée en repos, sous le ciel foisonnant d'étoiles.
L'ombre: A vous suivre, et quelquefois à vous précéder, selon l'heure, ou à m'évanouir après la « leçon de ténèbres », il semble, à mon jugement d'ombre qui ignore tout des mystères de l'Incarnation, que s'opposent et se confrontent en vous l'exigence d'une liberté inconditionnée et celle de l'Autorité. Vous aimez l'intelligence libre et rare, et sans renier cet amour vous évoquez une Autorité théologique...N'est-ce point côtoyer sans cesse le paradoxe comme un abîme, avec un certain goût du péril ?
Le voyageur: Selon la définition que j'en donne, ou pour mieux dire selon l'expérience que j'en ai (car l'expérience précède la définition) la liberté et l'autorité sont, pour ainsi dire, du même bord. La liberté est d'abord la liberté de faire. Non point une liberté abstraite, proclamée, mais une liberté exercée, jurisprudentielle, opératoire. L'essence de la liberté est dans l'agir. Je doute d'une liberté qui ne serait point agissante. D'où mon impression, alors même que la liberté abstraite est devenue une « valeur » dont tout le monde se réclame, que la liberté effective s'amenuise. Une réflexion épistémologique ne manquera pas de faire apparaître que les théories scientifiques qui sont à l'origine de la modernité se caractérisent par leur logique déterministe. Le Moderne, au fond, ne croit point en la liberté. Il croit au déterminisme économique, social, génétique, il croit religieusement en la Loi du Marché, mais il ne croit point en la liberté humaine. Je serais enclin à penser que la notion même de liberté effective s'est évanouie avec la disparition de l'éthique chevaleresque. Les ultimes libertaires sont Don Quichotte et Falstaff. Ils sont ces personnages frontaliers entre un monde dont ils incarnent les ultimes possibilités libertaires et un monde planifié, bien-pensant. L'admirable film d'Orson Welles Les Carillons de Minuit illustre à merveille cette intuition. Etre un homme libre: rien ne va moins de soi. L'homme moderne ne proclame la liberté que pour ne pas avoir à la vivre. Je crois qu'il existe une antipathie foncière de l'homme à l'égard de sa liberté possible. Sa ruse est de se dire libre tout en bénéficiant de tous les répugnants avantages de l'esclavage.
L'autorité et la liberté sont du même bord, d'abord car nul n'est libre s'il n'exerce une rigoureuse autorité sur lui-même. Etre libre, c'est être fidèle à sa propre autorité. Mais cette autorité qui nous fait libre, nous en sommes redevables à d'autres autorités. Ce sont les Maîtres ! Non les Maîtres qui nous font esclaves mais les Maîtres qui nous font disciples. La liberté n'est point innée, elle s'apprend. Elle est même la chose la plus difficile qui soit à enseigner. Pour être libre, pour exercer librement son autorité sur soi-même, encore faut-il que nous eussions été entourés d'exemples, environnés d'autorités qui nous eussent donné le goût de cette liberté et de cette autorité.
L'autorité et la liberté sont indissolublement liées. L'autorité et la liberté créent réciproquement l'espace de leur possible manifestation. Sans autorité, la liberté ne s'impose point face au pouvoir, et sans liberté, l'autorité est sans objet. L'autorité suppose l'existence même de la liberté. Dans un monde sans liberté, dans un monde rigoureusement déterministe, l'autorité n'a aucun sens. Raison d'être de la liberté dont elle assure l'emprise sur le monde face au pouvoir, l'autorité disparaît peu à peu. Les historiens du politique méconnaissent cette concomitance de la montée du déterminisme et de l'extinction des autorités.
La conception de l'art et de la littérature en est profondément changée. Les théories du travail du texte, la réduction des oeuvres à l'immanence de leurs structures formelles en sont les conséquences les plus visibles. A l'extinction progressive de l'autorité et de la liberté correspond aussi la valorisation de l'éphémère, du transitoire, de l'accidentel, du hasard etc... qui dissimulent à peine, sous une aura de lyrisme d'emprunt, la froideur du calcul ! Car là où disparaissent l'autorité et la liberté, triomphe le pouvoir planificateur ! Si je nomme Auteur l'écrivain qui use de l'écriture à des fins poétiques et métaphysiques, c'est en effet pour redire ce lien indissoluble, dans la création littéraire, de la liberté et de l'autorité. L'auteur est d'autant plus libre que plus autoritaire et d'autant plus autoritaire que plus libre. Mais comprendre l'autorité, j'y reviens, c'est aussi reconnaître l'Autorité.
Le rapport entre autorité et liberté, pour un auteur, rejoint celui de la lecture et de l'écriture. Alors que le Moderne ne sait plus lire que vaniteusement, en se posant d'emblée dans une situation de supériorité sur ce qu'il lit, profanant les écrits par son inattention et son outrecuidance, surtout lorsqu'il s'agit d'écrits appartenant à des époques passées, l'auteur, qui fait siennes les notions d'autorité et de liberté, n'aborde point les oeuvres sans une certaine solennité. Ce qui est dit dans une oeuvre ne demande pas d'abord à être critiqué, mis en fiches, évalué dans le sens d’une instrumentalisation idéologique ou marchande, mais entendu dans l'aire d'un silence intérieur.
Faire silence en lui-même, telle est l'autorité de l'auteur lorsqu'il s'approche de l'œuvre d'autrui. Que le moderne haïsse le silence, c'est encore un signe de sa haine de l'autorité. La première liberté humaine, le premier « droit de l'homme » devrait être le droit au silence, qui inclut le droit de se taire et la liberté d'écouter comme la liberté de parler et le droit d'entendre le silence. Le bon lecteur est celui qui commence par entendre le silence. Le silence n'est pas seulement l'absence de bruits désagréables. Il existe différentes qualités de silence. Il existe des hiérarchies du silence. Il existe aussi, selon la formule de Nietzsche, « un vacarme silencieux comme la mort ». La vie, elle, est musicale et légère. Je le sais d'autorité et je ferai de la liberté un instrument pour la jouer avec la désinvolture et la virtuosité qui conviennent !
L'ombre: A bien vous entendre, il semblerait que la fonction de l'Auteur dépassât le domaine strictement littéraire…
Le voyageur: Il en va de même du lecteur. L'acte de lire dépasse la simple transposition des lettres en pensées. De même que le livre n'est que le moment apparent d'une courbe qui débute avant lui et s'achève après lui, la lecture engage une aventure qui débute avant la découverte du livre et s'achève bien après elle. La mentalité moderne tient à tout prix à circonscrire la lecture et l'écriture comme si elle craignait qu'elles n'émanent, ou ne s'expandent au-delà. La critique moderne veut réduire l'œuvre au texte. Mais le texte n'est que le signe de la présence de l'oeuvre. Et l'oeuvre elle-même est opératoire. Les théories du texte comme les théories de la réception méconnaissent cette vertu opératoire, qui cependant apparaît évidente à tout historien. L'oeuvre de Homère fut opérative. Il ne tient qu'à nous que redeviennent également opératives, les oeuvres de Dante ou d'Hölderlin, ou de Pessoa.
J'y reviens, ce qui est écrit, n'est que le signe apparent d'une aventure antérieure ou ultérieure. Toute grande poésie connaît sa preuve par neuf (les neuf Muses !). Toute poésie est une preuve par neuf. Elle retranscrit l'ultérieur à partir de l'antérieur. La vision qui nous guide, qui nous entraîne, comme des voiles frémissantes, vers le Grand Large périlleux et limpide, il appartiendra à la « preuve par neuf » de la poésie d'en démontrer la justesse et la pertinence. Contrairement à ce que ressasse le préjugé le plus vulgaire, la poésie, la véritable poésie débute là où cesse l'arbitraire. La poésie est la démonstration à rebours de la pertinence de la vision qui l'impose à notre entendement comme une Providence. Le n'importe quoi, le confus, le mal-pensé sont les ennemis absolus de la poésie. Ce qui se publie actuellement sous l'appellation de poésie n'est bien souvent que la profanation de la poésie. La poésie exige la même précision que les mathématiques, précision non seulement philologique mais gnostique et métaphysique. La justesse grammaticale est dépassée et couronnée par une autre justesse qui est la justesse métaphysique. Tout grand poème, fût-t-il le plus heurté, le plus ténébreux, le plus désespérant, porte en lui l'Epée de Justice et l'ensoleillement intérieur de l'être.
Nous retrouverons un Art poétique digne de ce nom lorsque nous retrouverons un art de lire. Le monde culturel, hélas, paraît dominé de plus en plus par les barbares et les outrecuidants. Ces gens-là sont tout autant dépourvus de courtoisie à l'égard de leurs semblables qu'à l'égard des livres. Pour eux les lectures sont hâtives, prétentieuses ou sans objet. Tel est le monde de la « culture »: une vague idolâtrie qui s'évanouit, une pieuse obsolescence. Or, ce monde terrible porte dans son propre vide les poèmes qui le combleraient. Ce qui n'est point dit est déjà dit mais physiquement refusé à la parole. Il s'agit pour les poètes d'opérer à cette transposition du métaphysique au physique, de la Surnature à la nature: c'est là tout le mystère de l'Incarnation. Etre auteur, c'est réactualiser ce Mystère. Lire, c'est en célébrer les vertus. C'est pourquoi il me semble urgent de retrouver, du moins par une heureuse disposition intérieure, un cérémonial de la lecture. Il faut, et je me réfère ici à une lettre de Nietzsche à Peter Gast, cesser de lire les livre « en pillards, qui prennent ici et là ce qui leur semble utilisable et souillent et confondent le reste sous leurs outrages ». Il faut retrouver, à travers l'acte de la lecture, la bonne foi. Je suis fort loin de croire, dans ce domaine, comme en bien d'autres que la profanation soit une « libération ». La fonction de l'auteur, me semble-t-il serait au contraire de retrouver le Sacré à sa racine: ce moment mystérieux où la flamme du Sens danse derrière l'apparence des signes, et nous fait signe par-delà les signes...
L'ombre: Autrement dit: « l'esprit qui vivifie » par-delà toutes les « lettres mortes »!
Le voyageur: C'est vérité d'Evangile ! Le monde moderne, et vous constatez que je fais mienne la définition qu'en donne René Guénon, n'est autre que le monde de la lettre morte. Or, la lettre morte, c'est aussi la lettre qui tue. Ce qui est mort, en l'occurrence, est meurtrier. La lettre morte prétend à la régence du monde, rien de moins ! Là encore je réclame le regard de l'historien. Nul ne peut ignorer que le monde moderne est un monde où les mots ont la faculté de tuer, d'asservir, d'user de l'homme et de la réalité avec une efficience d'autant plus grande qu'ils sont des mots écrits. Les idéologies du vingtième siècle, dont il paraît difficile de nier le caractère obscurantiste et barbare, furent des constructions de mots, de lettres mortes et mortifères. Ce que Jean Tourniac nommait « l'exotérisme dominateur », loin de demeurer la particularité des religions, se généralisa à tous les domaines du politique. Ce furent des définitions en tant que lettres mortes qui furent les arrêts de mort de millions de nos semblables dans ce siècle abominable.
A ce titre, le combat de l'auteur contre la lettre morte est bien un combat politique, et sa recherche de la vérité dépasse le simple sentiment esthétique, quand bien même ce sentiment serait aussi une arme contre la lettre morte. L'autorité et la liberté dont nous venons de parler sont également des résistances possibles au pouvoir meurtrier de la lettre morte. Il s'agit bien de l'autorité du Sens et de la liberté de l'interprétation. Toute herméneutique traditionnelle repose sur cette double reconnaissance. L'autorité du sens, qui est le rayonnement du Logos, du Verbe, et la liberté de l'interprétation, qui explique et justifie la diversité des formes traditionnelles. Interpréter, c'est traduire sans trahir, c'est-à-dire demeurer dans l'écoute de la bonne foi comme le musicien face à la partition. Etre libre d'interpréter, ce n'est certes pas être libre de changer les notes, c'est leur donner la résonance la plus pertinente. Cette recherche de la justesse, de la pertinence musicale est infinie. Je dirai même que l'infini n'est rien d'autre que cette recherche. Sans cette Quête, la notion même de l'infini nous serait incompréhensible. Cependant cet infini s'ordonne à l'absolu et à l'invariable qu'est la partition. Ce qui paraît tout d'abord contradictoire (autorité du sens et liberté de l'interprétation) si on le considère seulement selon la logique formelle, devient si on le confronte à une expérience réelle (par exemple l'interprétation musicale) interdépendant. L'infini de l'interprétation désigne le point de l'autorité du Sens. C'est en se confrontant à cette expérience que l'écrivain devient un auteur. L'écrivain, quel que soit son talent, peut encore se laisser subjuguer par la lettre morte, l'auteur lui, dans l'acception particulière que nous donnons à ce mot, est l'écrivain délivré de la lettre morte, l'écrivain qui est passé de l'autre côté du pont et qui a vaincu les fantômes qui venaient à sa rencontre...
L'ombre: De quelle nature sont ces fantômes qu'il faut vaincre ? Cette question éveillant en moi un intérêt singulier, et comment dire, « idiosyncrasique », si je puis me permettre cet anglicisme...
Le voyageur: Plus on se rapproche du vrai, et plus les erreurs tournent autour de nous avec véhémence ! C'est, au sens strict, une épreuve initiatique. Comment n'être point dérouté par ce vrombissement d'erreurs, ces acharnements trompeurs, telle est la question morale fondamentale. Le péché, c'est céder à l'erreur, se laisser dérouter par elle. La morale n'a de sens que dans une Quête du vrai. Elle est, pour ainsi dire la méthodologie et la stratégie de cette Quête. Toute stratégie connaît des règles, et c'est à ce titre que l'on peut parler de « règles » de morale. Mais ce serait ne rien comprendre à la morale que de croire qu'elle se réduit à cette régulation. La régulation n'est qu'une partie de la morale, de même que les règles de stratégie ne sont pas toute la stratégie. Et la stratégie elle-même prend place dans un ensemble plus vaste...
L'auteur, s'il prend soin, parfois jusqu'à la provocation, de se distinguer des moralisateurs, qui confondent la morale et la régulation, n'en demeure pas moins de tous nos contemporains celui qui cultive le plus quotidiennement un souci moral. André Breton avouait que les questions morales étaient de celles qui l'exaltaient au plus haut point. A chaque étape de l'œuvre, une nouvelle étude du comportement s'avère nécessaire. A mesure de notre progression dans l'inconnu, les configurations de la réalité changent et appellent de nouvelles considérations morales (ou éthiques, s'il l'on préfère relier ce souci à son étymologie grecque). Si les règles morales changent, il n'en faudrait pas pour autant se hâter d'en conclure que la morale est relative ou inexistante et qu'il existe autant de morales que de subjectivités. Ce serait profondément méconnaître le caractère impérieux du réel. Les règles peuvent changer, c'est précisément car elles ne sont pas la morale elle-même, ni son essence. On ne peut comprendre la nécessité des règles, leur nature non-arbitraire que si l'on s'interroge sur le Sens de la morale. Le Sens, c'est à dire son orientation. La morale ne se suffit point à elle-même, elle est ce qui rend possible un cheminement vers la métaphysique. L'auteur se constitue une éthique par nécessité dans sa recherche du vrai. La vérité métaphysique, qui est le sens de la morale, révèle, par voie de conséquence la vérité de la morale. La vérité de la morale est d'être orientée vers la recherche du vrai...
Ces considérations cessent d'être abstraites aussitôt que l'on s'aperçoit que, par exemple, pour l'auteur, la fin ne justifie jamais les moyens. La formule « la fin justifie les moyens » est la formule de base de l'amoralisme vulgaire. Dire que la fin justifie les moyens, c'est s'autoriser n'importe quoi. Ce fut le propre des idéologies de la lettre morte triomphante. Si la fin justifie les moyens, les pires horreurs sont permises, à commencer par l'absence de style.
Dans une perspective éthique on peut définir l'auteur comme l'être pour qui la fin ne justifie pas les moyens car, en art, ce qui doit être dit exige la manière. Pour l'auteur, les moyens sont tout aussi importants que la fin, la fin est contenue dans les moyens, de même que les moyens peuvent être considérés, en quelque sorte, comme une preuve de la pertinence de la fin recherchée. C'est la preuve par les Neuf Muses dont nous parlions précédemment. Sacrifier les moyens à la fin, aussi noble soit-elle, c'est, pour l'auteur une pure impossibilité. A ce titre déjà, le fondement de la morale (qui est de ne pas croire que la fin justifie les moyens) lui est déjà acquis. Il est intéressant de voir que ce fondement de la morale est aussi le fondement de l'esthétique. Croire au caractère indissociable des moyens et de la fin, c'est aussi le propre de l'esthète... Celui qui chemine vers le vrai, comme le Chevalier de Dürer, entre la Mort et le Diable, la morale lui est aussi nécessaire que sa monture. Celui qui chemine vers le vrai constitue une morale par son cheminement. Il se distingue radicalement de celui qui ayant appris quelques règles croit détenir le vrai et le bien. Le vrai et le bien ne se détiennent point, ils se délivrent du carcan de la lettre morte. En avançant d'intersignes en intersignes, comme les héros des épopées et des Chansons de Geste, l'auteur délivre la flamme des écorces de cendre qui l'emprisonnent, il délivre la flamme, et cette flamme flambe dans l'espace reconquis de la rencontre de la terre et du ciel !
Les fantômes qu'il faut vaincre sont les ombres des signes des flammes délivrées ! Dans ce chemin où les moyens brillent de la fin qu'ils annoncent, chacune de vos victoires suscite un ressentiment. Rien n'est moins compris que la générosité.
L'ombre: Que voulez-vous dire ?
Le voyageur: Simplement que s'il est une chose qui est mal comprise, c'est bien la générosité. Le propre de l'esprit mesquin, calculateur, est de ne pas pouvoir imaginer la générosité. Le faible peut imaginer ce qu'est la force, le sédentaire peut imaginer le voyage, mais le mesquin ne peut pas imaginer la générosité. La générosité, le don gratuit sont au sens propre inimaginables. Ce sont des réalités. Le mesquin ne pouvant imaginer la générosité mais qui doit bien en constater quelquefois les manifestations, se trouve obligé par sa tournure d'esprit à supputer des motifs intéressés, sous-jacents aux actes généreux qu'il ne comprend pas. Ainsi la création poétique et littéraire se voit accusée de servir la vanité des auteurs, comme si la vanité pouvait exiger un sacrifice aussi grand ! Le sens de la gratuité, de la dépense pure, dionysienne qui caractérise les plus grands d'entre les auteurs se heurte à une hostilité foncière. L'esprit calculateur non seulement ne comprend pas l'acte poétique, il lui est viscéralement hostile. Pour lui, tout ce qui n'est point vénal est immoral; l'acte qui ne s'inscrit point dans l'économie est un acte impur, coupable; la générosité est un crime, une perversion...Telle est la morale du moralisateur. Elle s'établit sur la conformité de l'acte à l'utilité. A rebours de la morale de l'auteur, elle est une morale pour laquelle la fin justifie les moyens. Pour elle tout auteur est par définition immoral.
Ce serait être extraordinairement schématique que de faire de cette variabilité de la notion morale, une relativité de toute morale. Non, il n'y a pas autant de morales que d'individus ou même de peuples, il y a autant de morales que d'orientations fondamentales de l'être humain. La morale domestique, utilitaire, calculatrice, bourgeoise ne se distingue pas seulement de la morale héroïco-sacerdotale de l'Auteur, elle s'y oppose, elle vise à son éviction totale. L'être qui est orienté par le profit, par la conformité sociale s'oppose à celui qui est orienté par la quête de la beauté et de la connaissance. Ce sont ces appartenances secrètes qui déterminent le destin des individus, bien davantage que les appartenances aux classes sociales, aux peuples, aux cultures.
C'est en ce sens que les réalités humaines sont infiniment plus diverses et plus universelles qu'il n'y paraît. Les êtres mêmes qui devraient, selon la logique déterministe, nous être proches par toutes les évidences de l'inné et de l'acquis s'avèrent parfois infiniment lointains car leur orientation intérieure, leur « caste » au sens métaphysique, est tout autre que la nôtre. A l'inverse, il nous arrive de comprendre comme la parole de notre propre cœur des écrits chinois dont nous sommes séparés par deux ou trois millénaires. René Guénon explique cette expérience par ce qu'il nomme la Tradition Primordiale. Cette belle idée me paraît être une réalité profonde que les Modernes ont d'autant plus de difficulté à saisir qu'elle n'est point d'ordre strictement historique. A ce propos, il est absurde de se livrer à des polémiques. Celui qui ne perçoit point l'unité transcendante n'entendra rien à ces questions. C'est moins une intelligence dogmatique ou rationnelle qui est ici exigée qu'une bonne oreille. Il faut entendre le La. Toutes les interprétations pertinentes s'en suivent. Il en va de même de la distinction de l'ésotérisme et de l'exotérisme, du métaphysique et du religieux, de l'initiatique et du rituel. Cette distinction se perçoit, elle ordonne à sa façon l'entendement et nous délivre de l'emprise de la confusion ordinaire, de l'utilitarisme banal qui revient là encore à s'emparer de ce qui est par-delà l'histoire et le temps pour le faire servir à l'histoire et l'emprisonner dans le temps. S'il existe encore de nos jours un combat chevaleresque digne de ce nom, il sera à la pointe de l'audace, de la ferveur, de la générosité qui délivrera la poésie et la métaphysique des morales du ressentiment.
L'ombre: Vous parlez de l'art de la lecture, de cette Sapience de l'empreinte et du sceau qui est le propre du bon lecteur, et par exemple de l'œuvre de René Guénon, dont un auteur dont le nom échappe à ma mémoire ombrageuse, disait qu'elle était « une fenêtre clairement dessinée.. ». Quelles sont les oeuvres qui eurent sur vous une influence décisive ?
Le voyageur: Je reconnais des influences innombrables. Et peut-être celles que j'oublie sont-elles les plus importantes. La composition de mes poèmes doit beaucoup aux musiciens et celle de mes essais aux peintres. Les poètes et les penseurs dont les œuvres me sont le plus proches ne sont pas forcément ceux qui m'ont influencé. Je crois que la vision précède l'œuvre et que les oeuvres vers lesquelles nous allons vont, elles aussi, à notre rencontre. Il n'y a point de rencontre fortuite. Les oeuvres déterminantes nous sont offertes au moment voulu. Ce qui nous rapproche de certaines oeuvres, ce qui établit une proximité entre certaines oeuvres, c'est moins une influence formelle que la fréquentation des mêmes espaces visionnaires. Les êtres qui parcourent les mêmes contrées sont destinés à se rencontrer. La passion avec laquelle nous lisons nos auteurs préférés témoigne que leurs oeuvres éveillent en nous le ressouvenir d'expériences communes. Les œuvres dont je suis aujourd'hui le plus proche sont d'une découverte trop tardive pour m'avoir influencé. Mais au premier titre des influences, je citerai Nietzsche,- dont semblent m'éloigner les propos néoplatoniciens et théologiques que je viens de vous tenir.
La question est: qu'est-ce qu'une influence ? Qu'en est-il du Maître ? De quelle nature est notre reconnaissance à son égard ? La répétition des formules et des anathèmes suffit-elle à faire de nous de bons disciples ? Nietzsche réclamait-il seulement que l'on fût d'accord avec lui ? Ne serait-ce point d'une certaine façon absurde et ridicule que de se dire « d'accord avec Nietzsche » ? Ce grand pourfendeur de toutes les « valeurs » de son temps n'eût-il point éprouvé quelque répugnance à l'endroit de disciples qui se contentent de faire de son oeuvre une « doxa » matérialiste, darwinienne ou « post-moderne » ?
Ce qui me requit dans l'œuvre de Nietzsche, ce fut tout d'abord le mouvement de sa pensée, sa liberté altière. « Il m'est odieux de suivre autant que de guider » est-il écrit dans Le Gai savoir. Les malentendus sur Nietzsche sont nombreux. Les ennemis de Nietzsche colportent sur l'auteur du Gai savoir les mêmes imbécillités que ses prétendus adeptes nazis, en particulier l'idée d'une surhumanité obéissant à des lois biologiques, évolutionnistes et darwiniennes. Nietzsche fut au contraire le premier contempteur de ce positivisme grossier, de cette vision zoologique de l'être humain. Mais les « nietzschéens » et les « anti-nietzschéens » ne lisent guère l'auteur dont ils se revendiquent ou dont ils usent comme épouvantail ! Au demeurant les « cartésiens » ne lisent pas davantage Descartes, ni les « voltairiens » Voltaire ! C'est une habitude. Les noms des auteurs deviennent le titre d'un vague lieu commun, d'une opinion banale. Les oeuvres, les pensées sont radicalement ignorées. Ainsi, il est de coutume de faire dire à Nietzsche toute autre chose ou le contraire de ce qu'il dit. Là où la vulgate associe le nom de Nietzsche au culte de la Loi du plus fort, à une sorte de darwinisme brutal, Nietzsche dans ses fragments posthumes qui furent quelque peu abusivement rassemblés sous le titre La Volonté de puissance dit exactement le contraire. Je me permets de vous lire un passage: « Ce qui me surprend le plus lorsque je passe en revue les grandes destinées de l'humanité, c'est d'avoir toujours sous les yeux le contraire de ce que voient ou veulent voir aujourd'hui Darwin et son école. Eux constatent la sélection en faveur des êtres les plus forts, les mieux venus, le progrès de l'espèce. Mais c'est précisément le contraire qui saute aux yeux: la suppression des cas heureux, l'inutilité des types mieux venus, la domination inévitable des types moyens et même de ceux qui sont au-dessous de la moyenne...Les plus forts et les plus heureux sont faibles lorsqu'ils ont contre eux les instincts de troupeaux organisés, la pusillanimité des faibles ou le grand nombre. »
De même, dans les œuvres de Nietzsche, les exégètes ordinaires ne voient ou ne veulent voir que ce qui ne s'y trouve en aucune façon. A cela, rien de bien surprenant, l'instinct du troupeau consistant précisément à ramener à de mortels lieux-communs les pensées vivantes, à réduire l'audace herméneutique à des « opinions » partageables avec n'importe qui, ou réprouvables par n'importe qui. La pusillanimité des faibles et le grand nombre excellent à ces travaux. Il s'agit toujours de réduire l'exception à la norme de l'inférieur. C'est aussi la tâche de ces études biographiques qui vont chercher dans la vie des auteurs ces anecdotes, ces bassesses, ces banalités, ces engagements politiques qui en font des hommes comme des millions d'autres. Que nous importe ce que ces hommes ont de commun puisque c'est justement l'exception de leur oeuvre qui suscite notre intérêt pour eux. Valery Larbaud s'agaçait que ses biographes considérassent comme une trouvaille digne d'intérêt qu'il eût le même tailleur que Marcel Proust. Je partage cet agacement. Les mœurs, les opinions, les fréquentations que les auteurs ont en commun avec un nombre considérable d'insignifiants ne méritent guère que l'on s'y attarde. Ce qui importe ce sont les moments, les circonstances qui favorisèrent l'émergence de l'œuvre. Les livres que lit un auteur, les pays qu'il découvre sont plus intéressants que la marque de ses chemises...
L'ombre: Oui, revenons à vos lectures, à vos belles humilités, à ces influences qui peuvent n'être pas seulement des influences sur vos oeuvres, mais aussi des influences sur votre vie.
Le voyageur: C'est un point crucial. Les œuvres influencent bien davantage la vie qu'elles n'influencent d'autres œuvres. Des cuistres modernes ont inventé la notion « d'intertextualité » pour dire que le texte est produit par d'autres textes. Mais avant de produire d'autres écrits les œuvres influencent la sensibilité, la vision, elles constituent notre entendement en tant qu'instrument de connaissance, elles nuancent, elles enrichissent les teintes du monde, elles approfondissent les perspectives...La notion d'influence dit le flux, la « fluence ». Ce sont des courants qui entraînent. Nous aimons ces pensées fougueuses. Et s'il est quelque chose que l'on ne saurait ôter à Nietzsche, c'est la fougue. L'œuvre de Nietzsche est une oeuvre de jeune homme mu par une grande hâte à se défaire des préjugés, des carcans, des habitudes. Subir cette influence-là, c'est se rendre insaisissable. Nietzsche écrivit qu'il désirait non la vie éternelle mais l'éternelle vivacité. J'écrirai un jour un livre sur cette préférence...
Nous ne prêtons jamais assez attention à ce que disent les auteurs. Non la vie éternelle mais l'éternelle vivacité... Ce n'est point la vie éternisée qui est notre désir mais l'éternité vivace ! La vive éternité ! Désirer la vie éternelle ou bien la vive éternité ? La vie éternelle pourrait bien n'être que le prolongement indéfini des conditions biologiques, ce ne serait alors qu'une vie, au sens naturel et biologique, que l'on voudrait sans fin: rien que d'immanent et de profane dans ce désir. Désirer l'éternelle vivacité, c'est tout autre chose. Le point d'appui est l'éternité et non la vie et ce qui est nommé de la vie est alors une qualité particulière de la vie: sa vivacité. Ce que nous désirons, c'est une éternité qui eût cette qualité particulière de la vie. Ce que nous désirons, c'est une éternité vive.
Il faut apprendre à écouter, à lire, à interpréter. Il règne en ce moment dans les milieux « culturels » une affreuse habitude d'outrecuidance, mi-universitaire, mi-journalistique, qui se targue de pouvoir résumer les oeuvres en quelques formules. Des ouvrages de vulgarisation se multiplient qui prétendent à donner les « grandes lignes » des oeuvres, des pensées, des religions. Ces « grandes lignes » n'existent que dans la pensée des vulgarisateurs. Loin de moi l'idée de dénigrer ce genre exquis: l'essai ! Mais encore faut-il partir de ce qui est dit. D'entendre simplement, sans excessif encombrement d'érudition et sans outrancière schématisation, ce qui est dit. Certes, le secret du poète gît dans la profondeur limpide de son Dire, et il n'est point de commentaire qui s'en puisse prévaloir. Mais il existe une tradition herméneutique qui est une tradition d'affinement de l'entendement, un art de l'approche, selon le mot de Jünger, une science des chasses subtiles qui nous porte au seuil du mystère... Il me semblerait particulièrement intéressant aujourd'hui de proposer une relecture de Nietzsche, beaucoup plus précise et beaucoup plus libre que celles, universitaires et journalistiques, qui prévalent encore aujourd'hui. Lecture beaucoup plus précise, car débutant avec ce que Nietzsche écrit, et plus libre car refusant de s'assujettir à l'idée préalable que l'on se fait d'une « philosophie nietzschéenne ». Il y eut, il y a quelque temps, un ouvrage collectif intitulé « Pourquoi nous ne sommes pas nietzschéens » qui est l'exemple de ce qu'il faut éviter. Pour un esprit épris d'exactitude et de liberté « ne pas être nietzschéen » n'a aucun sens puisque « être nietzschéen » déjà n'a aucun sens. Si l'on situe sa pensée dans la perspective de l'auteur qui écrivit: « Il m'est odieux de suivre autant que de guider », « ne pas être nietzschéen », c'est littéralement redoubler d'insignifiance. Mieux que d'établir pourquoi nous ne sommes pas nietzschéens, ou pourquoi Nietzsche lui-même n'est pas nietzschéen, il serait important de comprendre pourquoi, lisant Nietzsche, nous pouvons être nous-mêmes, c'est-à-dire faire l'épreuve d'une pensée souveraine...
La souveraineté est le coeur de ma méditation. La pensée souveraine est une pensée de la « vive éternité », c'est dire une pensée musicale. Celui qui ne lit point Nietzsche pour éprouver sa propre souveraineté dédaignera ce qui est dit effectivement dans les livres de Nietzsche pour se contenter de quelques idées générales rapportées. Si l'oeuvre de Nietzsche, aux premiers paragraphes, nous apprend déjà quelque chose, c'est bien à nous défier des idées générales. Dès le Voyageur et son ombre, Humain, trop humain, Opinions et sentences mêlées, Nietzsche nous initie à une pensée du particulier et de la nuance. Ce qui est dit ne vaut point en général dans sa perspective propre. Telle est la voie de la souveraineté: elle n'est point une règle générale, elle est l'exception. Ce qui intéresse Nietzsche, ce n'est pas ce qui peut être généralement compris ou appliqué mais l'exception. Toute règle suppose une exception. Cette exception est la fine pointe. C'est d'elle que naissent les nouvelles règles, qui devront elles aussi être combattues. La quête de la souveraineté est chez Nietzsche une quête du centre. Pour voir l'éternel retour, pour être embrassé par l'éternité, comme il est dit dans Ainsi parlait Zarathoustra, il faut être au centre de l'exception.
Nous sommes là forts loin de la vulgate darwiniste, idéologique ou matérialiste qui s'est ornée naguère de quelques citations choisies de Nietzsche pour dissimuler le néant de sa pensée. Chaque fois que l'occasion s'en présente, il faut arracher les auteurs des mains de ceux qui en usent à des fins de propagande, de crétinisation. « Les hommes, les plus semblables entre eux, écrit Nietzsche, les plus ordinaires avaient l'avantage et l'ont encore; les hommes d'une qualité plus choisie, plus fine, plus rare, moins faciles à comprendre ont une grande chance de rester isolés... Il faut faire appel à de prodigieuses forces adverses pour contrecarrer ce processus "in simile" naturel, trop naturel, ce progrès qui rend les hommes de plus en plus semblables en médiocrité, de plus en plus moyens, moutonniers, vulgaires. »
Tel est me semble-t-il le sens politique de l'oeuvre de Nietzsche: contrecarrer le processus d'uniformisation « naturel, trop naturel ». Il ne s'agit nullement, pour Nietzsche d'aller dans le sens de la nature, de la sélection de l'espèce, mais bien de « contrecarrer » ces forces. Etre auteur, aller audacieusement à la rencontre de sa propre souveraineté, c'est "faire appel à de prodigieuses forces adverses". Il y a bien chez Nietzsche une vision aristocratique du monde, mais cette aristocratie est celle des hommes les plus complexes, les plus profonds et les plus fragiles, ceux qui ont la connaissance intime de l'art et de l'ivresse, les initiés aux mystères dionysiens de la vénération. Cette aristocratie se caractérise par une fidélité au passé. " Celui qui prend la parole ici, écrit Nietzsche dans La Volonté de puissance, n'a rien fait jusqu'à présent si ce n'est réfléchir et se recueillir... Oiseau prophétique qui regarde en arrière." J'ai dit ce que ce titre La Volonté de Puissance avait de contestable; il n'empêche que la notion de puissance est capitale dans cette ultime phase de l'oeuvre. Mais, là encore, entendons ce que Nietzsche nous dit, prêtons attention au sens qu'il donne au mot de "puissance". Hegel, par exemple donne au mot "dialectique" un sens qui dépasse son usage ordinaire. il en va de même du mot "phénomène" dans l'oeuvre de Husserl. Le mot "puissance" dans l'oeuvre de Nietzsche mérite une égale attention. Ce n'est point parce que Nietzsche refuse de s'abandonner sans retenue au genre didactique qu'il faut considérer sa terminologie avec désinvolture. La puissance, déjà, n'est pas le pouvoir. Nietzsche oppose, comme des forces adverses, la force naturelle propre aux "instincts de troupeau", et la puissance créatrice de l'art et de l'ivresse qui est le propre des hommes supérieurs, de l'aristocratie véritable. Or, nous l'avons vu, ces hommes supérieurs sont aussi, pour Nietzsche, les plus fragiles et les plus menacés. La puissance, pour Nietzsche, se met elle-même en danger. Elle est paradoxalement sans force devant "la pusillanimité des faibles et le grand nombre". Dès lors, la philosophie et la politique aristocratique de Nietzsche consistera à défendre et à sauvegarder l'exception heureuse car elle seule, de par la générosité de sa force, sa prédestination dionysienne et dispendieuse, peut donner l'exemple d'un dépassement du nihilisme, condition de toute civilisation.
Toute civilisation, pour Nietzsche, naît d'une surabondance de biens spirituels. Elle a pour raison d'être cette surabondance, sa justification est l'ivresse de l'art dont les forces contrecarrent la nature. " Veut-on la preuve la plus éclatante, écrit Nietzsche (toujours dans la Volonté de puissance) qui démontre jusqu'où va la force transfiguratrice de l'ivresse ? L'amour fournit cette preuve, ce que l'on appelle l'amour dans tous les langages, dans tous les silences du monde; là, l'ivresse s'accommode de la réalité à un point que, dans la conscience de celui qui aime, la cause est effacée et que quelque chose d'autre semble se trouver à la place de celle-ci,- un scintillement et un éclat de tous les miroirs magiques de Circé."
Le combat à mener, la puissance à faire rayonner sont inscrits dans le coeur de la souveraineté. La beauté, l'ivresse, la vie magnifique sont des exceptions. Elles n'ont une chance de se manifester que lorsque les instincts du troupeau sont mis en échec. En ces temps où le troupeau devient planétaire, le combat n'en est que plus ardu. L'homme grégaire, mesquin, conformiste, qui conçoit le "bien" comme équivalent de l'utile n'a jamais autant qu'aujourd'hui disposé du pouvoir de niveler le monde à sa mesure. Le monde de la technique et celui d'un puritanisme moral particulièrement odieux (dont Nietzsche prévoyait la venue) se sont alliés dans un dessein mondialiste pour nous faire une vie ennuyeuse, sous la férule des bien-pensants de droite ou de gauche, peu importe. A cet égard la critique d'une certaine morale, comme ressentiment à l'égard de la puissance, de la beauté, de l'ivresse demeure parfaitement pertinente. Le monde technique et celui de l'exotérisme dominateur, du littéralisme religieux sont faits pour s'entendre au détriment de l'art et de la gnose. L'artiste et le gnostique sont les véritables hérésiarques du monde moderne, et comme tels, à mon sens, les véritables héritiers de la Tradition, au sens héroïque et sacerdotal.
La pensée de Nietzsche qui se heurta de la part des spécialistes à un mur d'exégèses incompréhensives n'en fut que mieux accordée à la pensée des artistes et des écrivains. L'oeuvre de Nietzsche n'a jamais cessé de m'évoquer cette plasticité sonore qui est le propre des oeuvres de Debussy et de Ravel. Nietzsche, c'est, pour moi, de la musique française. Bon, ceux qui n'y entendent rien trouveront que je m'aventure...Mais lisez le Gai savoir, Aurore en oubliant ce que vous croyez savoir sur Nietzsche et vous entendrez, non seulement un prolongement évident de nos moralistes du XVIIème siècle, mais une musique qui élève dans le ciel et sur la mer des teintes et des orchestrations debussystes.
La pensée de Nietzsche se prolonge également dans l'oeuvre de Proust. On a beaucoup insisté sur la parenté de Proust et de Bergson. Mais Proust et Bergson s'ignoraient plus ou moins. En revanche la pensée de Nietzsche se ramifie singulièrement dans la Recherche. Les analyses de Proust sont une perpétuelle recherche qui s'apparente étroitement à la Généalogie de la morale, et comme celle-ci, elle ne se réduit pas au pur soupçon, mais initie à la découverte d'une "vérité" philosophique dont on peut attendre une vie plus intense et plus belle ! Il faut réfléchir sur cette déclaration de Proust: "Je n'ai jamais écrit une ligne pour écrire mais pour exprimer quelque chose qui me tenait au coeur et à l'imagination." Instrument de connaissance, instrument de destruction des illusions qui nous emprisonnent dans une vie amoindrie, l'oeuvre lutte contre la vulgarité et la laideur... " Il n'y a pas de beauté tout à fait mensongère, écrit Proust, car le plaisir esthétique est justement celui qui accompagne la découverte d'une vérité."
Un livre de Nietzsche, je crois Aurore, devait s'intituler L'Ombre de Venise. Ce titre eût également convenu à certaines parties de A la Recherche du Temps Perdu où l'ombre colorée de Venise s'étend sur les pages. L'écriture de Nietzsche comme celle de Proust est prise d'une irisation vénitienne qui perdure dans nos songes bien après que nous avons refermé le livre. Nietzsche dit parfaitement ce que doit être un grand livre: " Un monologue idéal. Tout ce qui a une apparence savante absorbé dans les profondeurs. - Tous les accents de la passion profonde, de l'inquiétude, aussi de la faiblesse. Des adoucissements, des taches de soleil,- le bonheur court, la sublime sérénité..." Et ceci encore: "En quelque sorte un dialogue d'esprits; une provocation, un appel..."
L'ombre: A qui s'adressent ces provocations et ces appels ?
Le voyageur: Si nous nous faisons à notre tour "oiseau prophétique qui regarde en arrière", si nous nous livrons à quelque généalogie des idées à l'oeuvre dans A la Recherche du Temps Perdu, nous trouvons, par exemple Ruskin, qui répond à notre appel et nous dit, je cite, que "l'artiste est déchiffreur, chanteur et mémorialiste." On ne saurait mieux définir la vocation de Nietzsche et les vocations que l'oeuvre de Nietzsche favorise. Déchiffrer, c'est toute l'herméneutique, et l'oeuvre de Nietzsche est un retour à l'herméneutique. Chanter, c'est comprendre que la vérité doit devenir souffle, prendre une vie éolienne, s'accorder aux secrètes mesures du monde. Etre mémorialiste, c'est combattre le nihilisme, s'abreuver à la source de Mnémosyne. Si Proust a choisi pour Maître, Ruskin, et à travers Ruskin, les cathédrales dont Ruskin parle si bien, c'est assez dire que ce novateur des lettres ne l'est avec tant de puissance que parce qu’il plonge sa pensée dans une fidélité immémoriale. L'oeuvre idéale, pour Marcel Proust ne peut être qu'à la ressemblance d'une cathédrale, elle doit s'édifier dans l'âme avant de l'être sur le papier: " Le sujet du romancier, la vision du poète, la vérité du philosophe, s'imposent à eux d'une façon presque nécessaire, extérieure pour ainsi dire à leur pensée. Et c'est en soumettant son esprit à rendre cette vision, à s'approcher de cette vérité, que l'artiste devient vraiment lui-même." Pour Proust, la vision est antérieure à l'oeuvre, mais ce qui est encore plus intéressant, c'est qu'elle est aussi antérieure à la nature. L'auteur de la Recherche rejoint ici Emerson qui écrit: " La Nature est l'incarnation de la pensée. Le monde est de l'Esprit précipité".
Telles seront les fonctions du poète-métaphysicien, qui radicalise en quelque sorte l'éthos du "philosophe-artiste". Le poète-métaphysicien sera déchiffreur, chanteur et mémorialiste, mais par son expérience du temps vertical, il sera également par-delà tout déchiffrement, le chiffre lui-même, par delà le chant, la musique silencieuse, et par-delà toute mémoire, la présence absolue de la toute-possibilité. Telle est la Figure que je voudrais voir naître de ces entretiens à l'Ombre de Venise.
(Le voyageur se laisse aller à la songerie et se remémore la musique de Couperin désirée par l'ombre interrogative)
Extrait de L'Ame secrète de l'Europe, éditions de L'Harmattan, collection Théôria. 370 pages. 38 euros.
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