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04/05/2026

La Rosée du Chaos, songerie alchimique:

 

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La rosée du chaos, songerie alchimique
 
 
« La nature, qui est l'esprit de l'univers, c'est dire la vertu vivifiante de la lumière qui fut créée dès le commencement, laquelle a été unie au corps du soleil, c'est ce que Zozime et Héraclès ont appelé l'Ame du monde »
D'Espagnet
 
L'Alchimie est la science de l'or naissant.
Gnose aurorale et aurifère, elle suscite, entre le ciel et la terre, la robe tournoyante des synesthésies et nous révèle au mystère de la présence immanente: ce pénultième instant de l'apothéose où nous prenons conscience de nous-mêmes, pour la première fois, in illo tempore. Dès lors, nous devenons médiateurs entre le sensible et l'intelligible, entre les hauteurs célestes et les profondeurs telluriques. Une connivence s'est divulguée entre les minéraux enclos dans les profondeurs de la terre et les vastes mouvements du ciel. Des images anagogiques nous portent, de reflets en reflets, jusqu'à la certitude irradiante de la gemme philosophale. Les couleurs s'harmonisent aux astres. Mercure domine le vert, Jupiter, le gris, Vénus, le bleu et le rouge sombre, Mars, l'Iris et l'éclatement paonnant, et le Soleil, enfin, domine le Rouge Parfait, le rubis des Sages, l'apogée de l'œuvre royale, - aboutissement ultime du mariage du souffre et du mercure dont le sel est l'officiant, témoignant ainsi de l'équilibre ternaire qui est le fondement de toute sagesse hermétique. L'homme (se substituant au temps) devient alors lui-même la pierre philosophale de la nature déchue et l'agent de la translucidification universelle. Le principe de cette réincrudation humaine se redéployant en régénération cosmique, est le feu secret dont l'or et le soleil visible ne sont que l'écrin et le tabernacle.
 
Ni mystique sentimentale, ni métallurgie parascientifique, l'alchimie est une pyrosophie fondée sur la maîtrise des éléments et la connaissance de l'âme du monde qui nous donne accès aux signes que « la nature inscrit sur les ailes, sur les coquilles des œufs, dans les nuages, dans la neige, dans les cristaux et les pétrifications... » ainsi que l'évoque Novalis au commencement des Disciples à Saïs. Ce monde de l’âme, intermédiaire entre l’essence et la substance, ce monde immémorial dont la conscience nous reconduit aux sources de la mémoire, l’alchimiste, par la science lui est propre, en devient l’exégète non dans une titanique volonté de transformation technicienne mais dans un dessein de transfiguration et de rédemption. Ainsi, s’abreuvant aux sources de Mnémosyne, gardienne de la Tradition, l’alchimiste peut s’orienter dans le labyrinthe, substituer la ferveur d’être à la volonté de posséder et affronter victorieusement les pouvoirs iniopes d’Hypnos et de Thanatos.
 
L’ubiquité de la matière première de l’œuvre n’a d’autre sens ; elle indique la nécessité de retrouver la présence éparse et occultée du divin afin d’en rassembler les lueurs dans une étoile qui soit l’étoile du désir au ciel de l’homme ; étoile qui orienta le voyage de Gérard de Nerval et dont l’alchimiste, orant et laborant, guette l’apparition sur la surface des eaux mercurielles, étoile qui annonce l’assomption et l’advenue glorifiante du rubis irradiant des Christosophes.
 
Ainsi qu’en témoignent presque tous les traités d’alchimie, le Grand-Œuvre commence par l’enténèbrement de la « descente aux enfers ». Avant d’œuvrer et de vivre, l’Alchimiste doit mourir. Avant l’albification de l’œuvre-au-blanc et la rubification de l’œuvre-au-rouge qui achève la régénération de l’homme et de la nature, l’adepte doit affronter le chaos, le « Dragon noir » de la matière indifférenciée. De même que l’initié des Mystères Orphiques devait participer à la souffrance et à la mort du dieu afin de renaître, les yeux dessillés, dans l’ordre harmonieux de la Sagesse, l’alchimiste doit aller jusqu’à l’obscurcissement le plus profond, le plus désespéré afin de discerner les principes fondamentaux de la matière. Avant d’exhausser le corps glorieux dans la clarté ignée et séraphique de la Terre céleste, l’adepte de l’Art royal devra descendre dans l’opacité la plus intime de la substance, aux confins des ténèbres telluriques, - non pour s’y perdre mais pour y découvrir l’étincelle du feu incréée, la racine même de l’extrême-diaphane, « étincelle d’or de la lumière nature », enclose dans la torpeur, l’oubli et le sommeil abyssal de la substance. Ainsi, l’âme humaine est supérieure à celle des Anges car, ainsi que l’écrit Jacob Böhme, « les Anges ne voient que jusque dans la pompe céleste ; mais l’âme humaine voit le céleste et l’infernal car elle vit entre l’un et l’autre. »
 
Le véritable dessein de l’alchimie n’est point la fabrication artificieuse de tel ou tel métal précieux mais bien l’affirmation magnifique, au sens que Saint-Pol-Roux donne à ce mot, de la fonction médiatrice de l’âme humaine. Ainsi que l’écrit Pic de la Mirandole, « l’alchimiste sait unir et pour ainsi dire, marier le ciel et la terre, énergies supérieures et inférieures ». Cette fonction médiatrice est celle même de la Tradition. L’herméneute œuvre sur l’écrit de la même manière que l’alchimiste œuvre sur la matière, l’un et l’autre sont ouverts au secret, sensibles au désir, attentifs aux signes et aux infimes variations ; la subtilité est leur loi ; ils n’imposent pas mais écoutent et regardent, l’un le sens qui, selon la formule d’Héraclite « ne se montre pas, ne se dissimule pas, mais fait signe », l’autre le bruissement léger et les changeantes couleurs de la substance, « langue des oiseaux ». Dans cette perspective, le langage du Livre renvoie à celui du Monde (et inversement) selon une dialectique miroitante, un jeu de correspondance, une féérie de regards échangés et d’enchantements « dont le mystère gît au secret du cœur » (cf. Mallarmé). Et le cœur même de ce mystère, c’est la prunelle qui nous voit et, en même temps, reflète notre image… Et tel est peut-être le sens de ce « Miroir de l’Art » dont parle le Cosmopolite et d’où l’on voit le monde entier des choses et par lequel on peut apprendre « les trois parties de la Sapience ».
 
De toutes les mystiques, ayant eu cours ces derniers siècles en Occident, l’Alchimie est sans doute celle qui refusa le plus radicalement le dilemme Esprit/Corps, celle aussi qui s’opposa de la manière la plus inspirée au désenchantement des apparences préconisé par cette théologie dualiste dont le rationalisme moderne est l’héritier ingrat. De toutes les mystiques occidentales, l’alchimie est ainsi la plus érotique, celle qui affirme avec le plus d’insistance les vertus intensificatrices du monde sensible et dont la quête initiatique est la plus indissolublement liée à la quête amoureuse ; celle, enfin, dont les images témoigne le mieux de cette « âme tigrée » que Gilbert Durand, s’inspirant de Hugo, évoque dans ses essais. Dans un monde dominé par les normes profanes (utilitaires et sociales) la gnose aurorale de l’Alchimie apparaît, dans le fabuleux foisonnement de son imagerie, comme une somptueuse rébellion du vivant, de la poésie et de la présence réelle contre l’abstraction, le puritanisme, - qu’il soit « théologique » ou « matérialiste ».
 
Est-il même besoin de préciser que cette présence vivante et créatrice, que nous retrouvons dans les jeux, les rêves et les clairières musiciennes du désir, n’est possible que dans une vue-du-monde ouverte sur les hauteurs vertigineuses de l’immuable, - cette voûte azurescente du Graal miroitant, rayonnant royaume de la déité imprononçable ? Sans cette aperture verticale vers l’ouranienne splendeur de l’éternité, la présence, prise dans la succession linéaire de la durée, est condamnée à n’être qu’un point insaisissable entre le passé et le futur, un improbable atome temporel aussitôt détruit que perçu.
 
Dans l’athanor, le « chêne creux » s’opère donc la congélation de l’Esprit et la solution du Corps se sorte qu’Eve se change en aigle blanc afin de retrouver le ciel d’or dont elle est issue. « Tout l’art consiste en des feux légers » écrit Zozime. Mais ces feux doivent s’accorder aux saisons minérales et l’adepte devra s’attacher tout particulièrement à rendre son feu subtil au printemps minéral (ce printemps qu’immortalise l’architecture romane où la pierre semble déjà changée en lumière). La limpide apogée de ce printemps coïncidera avec l’apothéose, la déification de l’Alchimiste et l’apparition de floraisons célestes sur les jardins de la mer. La rêverie ne deviendra oeuvrante, la nostalgie de l’Age d’Or ne sera transfigurée dans le pressentiment du rubis philosophal que si l’alchimiste sait comprendre le monde selon les lois et les puissances du désir. Afin d’ensemencer les métaux et parfaire le mariage du Ciel et de la Terre, l’alchimiste devra s’affirmer « homme de Désir », car (et ici s’ébauche la mathématique hermétique) les quatre éléments sont vivants et désirant, les sept métaux (en correspondance astrologique et musicale avec les planètes), croissent, meurent et renaissent et les trois principes n’ont de sens que lorsque le sel en est l’officiant. Le principe de ce désir est désigné diversement : Archée du Ciel, Miroir de Justice, Sophia supra-céleste, Ether, Quinte-essence ou Ame du monde. Cette hétéronomie du désir est loin d’être gratuite ; elle montre la nature chatoyante du principe, sa puissance « pluralisante », arpège ou arc-en-ciel qu’oriente cet « hyper-espace » où l’inaudible et l’invisible transparaissent soudainement dans le monde sensible, laissant revenir ces abysses princières qui échappent au savoir empirique.
 
Henry Corbin compare la découverte de cet « hyper-espace » (ou « monde imaginal ») à la découverte des lois de la perspective. Un semblable renouveau enchante le poète contemporain lorsque s’ouvre pour lui le monde visionnaire de l’imagination métaphysique. Le sens profond de la « rosée du chaos », ce symbole étrange et merveilleux qui intitule notre propos, s’éclaire dans sa dualitude aurorale et génésique. Cette rosée irise, certes, les apparences extérieures, satisfaisant ainsi à l’exigence de la beauté merveilleuse non moins qu’à la beauté étrange, - mais elle divulgue en outre, quelques éclats des profondeurs chaotiques dont elle provient, nous disant ainsi, par la subtile prosodie de ses couleurs, la connivence essentielle de la liturgie cosmogonique, de l’amour sensible et de la création poétique dont le pouvoir est de nous restituer à l’origine du monde ; cet espace limpide et royal où le possible tournoie dans sa pure plénitude lumineuse.
 
Luc-Olivier d'Algange
 
 

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