26/12/2021
Entretien avec Olivier François sur l'Ame secrète de l'Europe, pour la revue Eléments:

Il n'est pas rare d'entendre parler de l'identité de l'Europe – pour la nier ou la louer – des valeurs de l'Europe ou du projet européen. Vous, cher Luc-Olivier d'Algange, vous évoquez l'âme de l'Europe. Âme est un terme désormais méconnu, délaissé ou inexploré. Quel sens lui donnez-vous ?
Luc-Olivier d'Algange: Par devers l'abstraction, qui, littéralement, nous abstrait du monde, nous retranche de la beauté sensible et des vérités incarnées, il est bon de retrouver les droits de l'âme. Il n'est rien de plus sensible que l'âme, de plus immédiatement perceptible : elle est, par étymologie, ce qui anime, elle est notre souffle et notre sang. Elle est aussi ce qui se joue, ce qui s'irise, dans le monde, les regards échangés, la parole qui voyage entre la bouche qui la prononce et l'oreille qui l'écoute, la lumière sur l'eau des rivières, - par exemple le Lignon, qui traverse le prodigieux roman baroque d'Honoré d'Urfé. L'Ame est l'Astrée. Mais ce qu'il y a d'ésotérique en elle affleure au vif de l'instant... Aux moments heureux, elle nous environne. Par les temps de malheur, lorsque, selon la formule d'Aragon, nous devenons étrangers dans notre pays lui-même, elle se cache en nous et devient secrète.
Les ratiocineurs et les « déconstructeurs », qui tous, plus ou moins, croient en une sorte homme-machine universel, sont assez empressés à nier l'existence d'une âme européenne. Préférant montrer que démontrer, je me garderai de la prouver pour les contredire. Mais quant à la percevoir, j'en revendique le privilège d'amateur, - de celui qui aime. Dans un livre, par exemple, je perçois l'âme dans le style et dans l'univers contigu des images, dans l'éros de la phrase, son rythme et sa mélodie, qui font éclore amoureusement les mots. L'âme n'est pas dans les faits rapportés, les informations, elle est dans ce qui ne se résume pas. Nous la trouverons moins dans les événements personnels ou collectifs que dans ces mystérieux avènements qui se lèvent aux horizons de la pensée ou du songe. Plus simplement, parlons à nos aînés, qui la connurent, et en déplorent la disparition progressive, de l'âme d'un quartier de Paris : ils nous comprendront aussitôt sans avoir lu Plotin ou Jacob Böhme. Il me semble, par ailleurs, que ceux qui n'entendent point l'âme de l'Europe ne sont guère musiciens. Les œuvres de Francis Poulenc, certes, sont fort éloignées de celles de Wagner, Monteverdi est loin de Ravel, mais chacun reconnaîtra à les écouter, aux premières mesures, qu'ils sont des musiciens européens .
Virgile figurait l'Ame du monde sur le bouclier de Vulcain. C'est dire que l'âme justifie un combat, non pour le pouvoir, qui est écorce morte et servitude, mais pour la puissance, et, dirai-je aujourd'hui, la puissance la plus fragile, car toute de nuances et de complexités, elle est confrontée aux simplifications brutales des puritains et des barbares. Il faut combattre pour l'âme car sans âme nous sommes morts. Non point de ces morts dont on se souvient, et dont le choeur résonne dans les poèmes de Charles Péguy mais des morts oubliés dans la songerie « trans-humaniste », horrible et ridicule, d'une mécanique perpétuelle.
« Ce vieux bougre de monde moderne » (Charles Péguy) cultive la transparence, promeut les spectacles, les distractions et les exhibitions, se défie des ombres et des voiles. Vous défendez, au contraire, les vertus du secret et des initiations. Quelles sont ces vertus ? Et pourquoi, selon vous, la modernité a-t-elle cette rage de tout « mettre en lumière » ?
Le secret, l'initiation, sont l'esprit d'enfance continué. Qui se souvient de son enfance sait que l'amitié se fonde sur des secrets partagés, et l'émerveillement du monde sur des secrets entrevus. Un monde sans secrets est un monde adultéré, crapoteux. Les alchimistes savaient que le feu sacré est un feu secret, un « feu de roue » qui tourne en révélant, par des flammes claires, les aspects successifs de l'âme et des apparences. Vous évoquez, à juste titre, les vertus du secret. Le secret est lui-même une vertu, comme on parlerait de la vertu d'une plante, d'une essence... Une phrase, une image, un visage, qui ne recèlent point leur part de secret sont ineptes : rien ne s'y révèle. Un monde qui hait le secret vire sans faillir au totalitarisme des « hommes sans visages ». Chaque recoin, chaque ombrage, chaque silence, porté comme un blason sur la fugacité des impressions, est une chance offerte à l'âme d'entrer, par voie royale, dans son propre chant. La société de contrôle, bien sûr, déteste ces recours.
Votre livre est une suite – au sens presque musical du mot – de méditations, de dialogues et d'explorations poétiques et métaphysiques. Des présocratiques à Platon et aux mystiques rhénans, de Nietzsche et Hölderlin à Henry Corbin, Dominique de Roux, Fernando Pessoa ou Nicolas Berdiaev, vous rendez grâce à des maîtres et des éveilleurs. Rendre grâce, saluer – comme les catholiques et les orthodoxes saluent Marie, - pourquoi est-ce si nécessaire face à la cette trinité moderne qui a « pour Père l'Economie, pour Fils, la Technique, et pour Saint Esprit, la Marchandise » ?
Notre époque est dominée, non par des irréligieux, des libertins héritiers du siècle dit « des Lumières », parmi lesquels figurent des esprits aussi aiguisés que le Prince de Ligne ou Nietzsche, mais par de nouveaux dévots, sinistres, despotiques et hargneux dont la vocation est d'établir sur terre le règne universel du ressentiment et de l'aigreur. Laissons leur ces vinaigres, et débouchons plutôt les bouteilles où s'attarde le sang du soleil ! L'admiration est une expérience savoureuse, et la saveur est savoir, - et sapience. Nous avons reçu infiniment plus que nous ne pourrions donner, mais il est toujours possible, fût-ce de manière infime, de donner à son tour le bien reçu. Cela se nomme tradition. La gratitude et le don sont plus allègres que le dédain ou le déni. « J'ai ce que j'ai donné » dit l'épitaphe de D'Annunzio ; et si nous remontons plus haut dans sa généalogie poétique voici Dante, qui sur un pont au-dessus de l'Arno attend la « salutation angélique » de Béatrice, voici les syllabes d'or de Virgile, la sagesse bruissante d'abeilles ivres, de moissons, de saisons aimantes des Géorgiques. Accordons-nous à ces augures, et remercions.
« Être enraciné, ce n'est pas se limiter à une identité, mais creuser au plus loin et au plus profond dans l'humus où gisent les forces d'aller plus haut » écrivez-vous. Vous êtes de ceux qui se défiez du terme identité. Vous craignez sans doute, pour reprendre le terme de Berdiaev, que l'identité ce soit l'objectivation de l'enracinement.
Le mot « identité » est un mot moderne. De Gaulle lui-même, qui n'est pas si lointain, n'en use pas pour parler de la France et des Français, et préfère, pour dire la France, évoquer « la Madone aux fresques des murs ». Ce mot administratif ne m'enchante guère, et ne renvoie finalement qu'à la « carte d'identité », elle aussi fort récente. Jadis, lorsqu'il n'y avait pas de carte d'identité, on parlait de lignée, dans un sens non-scientiste, d'héritage spirituel, dans un sens non-sociologique. Par surcroît, il y a dans le mot « identité » quelque chose de statique, sinon d'étatique, qui semble vouer sa cause à la défaite. Au sens de Berdiaev, l'objectivation est une abstraction. Dans le spectacle moderne, désormais, chacun y va de son « identité », comme de sa « marque », les uns grognons et nostalgiques, les autres exaltés et vindicatifs. Mais le « logo » ne fait pas le Logos, et moins encore le Verbe incarné dans lequel s'éprouvent « ces hommes de chair et de sang », divers dans le sentiment de la tragédie et de la joie, que célèbre Mighel de Unamuno, - qui, au demeurant, n'est pas si éloigné de Berdiaev.
Vous dites « à Dieu ou aux dieux, peu importe » , - je reprends la question de l'Ombre. L'Européen civilisé doit-il donc ignorer la différence notable entre le christianisme et le paganisme ? Si le monde moderne contredit tous les anciens mondes, pour reprendre Péguy, devons-nous, face à lui, réconcilier paganisme et christianisme dans une synthèse supérieure.
Je serais enclin à penser que cette synthèse existe déjà, arthurienne, dans la quête du Graal, ou dans ce temple apollinien, où courent les « chasses sauvages », qu'est le château de Versailles. Je songe aussi à « la religion qui naquit lorsque naquirent les jours » dont parle Joseph de Maistre. Sans doute y a t-il dans toute âme européenne une joute nuptiale entre le paganisme et la christianisme, même, et peut-être surtout, chez ceux qui sont les contempteurs de l'un ou de l'autre. Promeneur, à la façon des romantiques allemands, conscient de mes limites, je n'ai pas vocation à être théologien. Notre civilisation s'accomplit en nous, à notre insu, à travers la succession des âges, l'enfance est naturellement païenne, l'adolescence est médiévale et chevaleresque. Ensuite que devenons-nous ? Chaque aventure est irremplaçable, - ce qui la rend tragique et joyeuse. L'essentiel est de garder la piété, qui n'est ni païenne, ni chrétienne, mais de laquelle dépend, selon la formule de Maurras, « la simple dignité des êtres et des choses ». Tout bonheur est une épiphanie, qu'elle soit dans le vitrail ou l'aile de la libellule .
L'Ame secrète de L'Europe, Oeuvres, mythologies, cités emblématiques, éditions de L'Harmattan, collection Théôria. 370 pages. 38 euros.
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Propos réfractaire, troisième partie:

Luc-Olivier d'Algange
Propos réfractaires III
Ce temps peu aventureux prive les hommes de la plénitude de leur âge, leur invente des soucis subalternes qui leur font oublier où ils sont, - dans le Grand Midi, - gnose méridienne.
La gnose, dans l'acception première et étymologique du mot, n'est pas le gnosticisme qui répudie le monde comme étant la création d'un dieu mauvais, - mais un approfondissement du sens, un Eros de l'intellect qui ne se contente pas des seules représentations mais désire le plus profond, le plus haut, le plus libre, le plus grand, le plus intense et le plus léger. Le monde visible est pour lui le signe du monde invisible, d'une lumière au-delà de celle que l'œil peut percevoir et dont elle ne serait que l'ombre.
Le monde nous est hostile surtout lorsque nous nous crispons contre lui. Une pointe de désinvolture est nécessaire aux entreprises audacieuses et aux buts lointains.
Les Modernes qui ne parlent que de sexe ont en réalité désérotisé le monde. Ce n'est plus que pour une infime minorité, les rares heureux, qu'Eros resplendit dans le cosmos. Suavité des couchers de soleil s'inclinant en chromatismes prodigieux vers une étreinte d'eau et de lumière... Les poètes eux-mêmes n'en parlent plus. Les grandes inspirations de Hugo, de Shelley, de Saint-John Perse s'éloignent devant les poètes de laboratoire ou de la banalité, ces adversaires du lyrisme qui ne chantent plus car plus rien ne les enchante. Poésie non d'aventuriers mais de fonctionnaires, ou, pire encore, de cadres moyens, voire de comptables ou d'huissiers. Poètes faisant partie de "comités" déterminant l'attribution des subventions publiques. L'indignation, comme toujours, serait de trop. Relisons simplement, pour que le cœur et l'âme ne défaillent au bord des lèvres, La Mort de Virgile d'Hermann Broch, ou les Cantos d'Ezra Pound. Œuvres en recouvrance de civilisations.
On s'exagère grandement la nocivité crétinisante de la télévision, des magazines, des chansons de variété, - que des "intellectuels" responsables et citoyens dénoncent (souvent à la télévision ou dans des magazines). Le pouvoir crétinisant et garde-chiourme de nos semblables non-médiatisés demeure sans rival. Nous sommes tous entourés d'une cohorte de conformistes, à l'affût, qui cherchent la moindre brèche pour nous rendre semblables à eux.
A un certain âge, de plus en plus jeune dans cette époque "jeuniste", il semble que les êtres humains ferment le couvercle. Leur vie devient réglée, les sollicitations du visible et l'invisible sont inaperçues, les appels inaudibles: c'est la fin des vocations.
Ceux qui ont renoncé à toute forme de gloire (fût-t-elle secrète ou posthume), sauf à conquérir la gloire suprême de la divine humilité, vivent dans un amour-propre perpétuellement blessé et jaloux.
Mégalomanie dictatoriale des gens ordinaires dans leur vie ordinaire. Ils ne vous laissent pas le moindre souffle à respirer, tels qu'ils sont en auto-affirmation permanente, agressive, pesante, hystérique, maniaque ou pathétique.
L'assentiment des peuples à leurs tyrans dure aussi longtemps que les individus qui les composent se reconnaissent en eux, sans être frappés par des fautes de goût outre mesure. On échappe aux tyrannies non en contestant les idées qu'elles avancent (qui sont floues et interchangeables) mais par le goût. Le goût alerte notre intelligence.
Lorsque les tristes veulent mener la danse, ils nous obligent à nous traîner avec eux après nous avoir chaussés de leurs semelles de plomb.
Les activités sexuelles, que je souhaite pour ma part aussi libres que l'on voudra, font l'objet, chez les Modernes, d'une surestimation, en bien comme en mal. Elles ne sont ni le remède à tous les maux, ni la cause. On ne peut s'empêcher d'éprouver quelque nostalgie pour les temps qui en parlaient avec légèreté, sans l'outrance de l'obligation ni l'hystérie de l'interdit.
Sans prêcher la soumission, ne pas se dissimuler la bêtise de la plupart des révoltes. Les Modernes se sont révoltés contre la beauté du monde. Il resterait alors à se révolter contre ces révoltes massifiées, contre ces ingratitudes vindicatives, mais en évitant, autant que possible, le pathos de la révolte. Inventons, selon la logique taoïste, la "révolte sans révolte" dont le symbole pourrait être l'éventail blanc des samouraïs.
Le monde est vaste et riche, là où un chemin se ferme, un autre s'ouvre.
La révolte des Modernes n'est pas une "révolte logique" (selon la forme de Rimbaud). Autant dire que le Logos n'y est pour rien. Révolte d'individus interchangeables, incapables de concevoir une communauté de destin, fût-ce à petite échelle, ils se contentent de saccager autour d'eux les conditions offertes du bonheur et de la beauté.
Emeutes, pillages de magasins, les classes moyennes frémissent d'indignation que l'on puisse ainsi accélérer le processus de la consommation. Les pilleurs de banque, eux, auraient toutes les raisons d'être sympathiques, mais demeurent, à les comparer aux banques elles-mêmes, les pilleurs de petite envergure.
Commençons, et dans le secret, à nous révolter contre notre propre insatisfaction, contre ce vide que le monde moderne creuse en nous à mesure que nous croyons le combler.
Pour le Moderne, tout ce qui est sans prix, magnifiquement offert, est sans valeur, il le dédaigne. Le front couvert par le plus beau coucher de soleil du monde, il persistera à se chagriner de ne pouvoir s'offrir une babiole, une montre, n'importe quoi qu'une sorte de stupeur collective, intruse, lui désigne comme un objet de convoitise. Cette visible aberration se transpose en mode sentimental. Ainsi les Modernes sacrifient la mémoire de leurs amantes et de leurs amants, répudient ou trahissent leurs amours, renient leur temps, le palimpseste du temps qu'ils vécurent avec eux ou elles, et médisent ainsi de l'être, qui est temps, en supputant la valeur du "changement" et de "l'évolution", ces réalités spectrales. Apostats de leurs heures heureuses, ils consomment les êtres humains pareillement aux objets. Celui qui ne change ni n'évolue cesse de se précipiter vers la mort, il va "de commencements en commencements sans fins".
L'homme conscient de son talent ou de son génie (en lesquels la part impersonnelle est, comme la part immergée des glaciers, plus importante que l'apparence individuelle) est plus humble toujours que l'homme fier et fort de sa médiocrité. Il s'est quitté lui-même, pour apprendre à écrire, à composer, à peindre, il est entré dans l'étude et la méditation de figures qui lui sont extérieures, qui le précédèrent et lui succèderont. Par l'œuvre, il ne se défend pas lui-même; il se fait défenseur de vertus, de rythmes, de qualités, de figures qui ne lui appartiennent pas et que sa propre existence nuance dans son passage.
Plus les êtres sont superficiels et plus leurs réactions émotives sont immédiates et violentes.
Les manipulateurs finissent, fût-ce après quelques succès à moyen terme, par être victimes de leurs propres ruses. Le diable qu'ils servent se moque d'eux.
Celui qui va du côté du plus fort en sera méprisé, et toujours en situation de faiblesse et d'humiliation. Ainsi tombent les tyrannies, sous le poids des faibles qui s'y rallient croyant trouver la force. Ainsi tombera le monde moderne et son chantage sentimental.
Plus répugnants que tous, les petits Rastignac dont l'arme principale est la bien-pensance, qui n'avancent leurs pions qu'à grand renfort d'antiracisme, de progressisme, de bienfaisance spectaculaire, chanteurs de variété, romanciers serviles. Le plus futile, le plus narcissique, le plus cynique des arrivistes, s'il avance à découvert, semble, par contraste, d'une pureté et d'une ingénuité angélique.
Souvent l'argument raisonnable qui vient contredire notre intuition première nous fait lâcher la proie pour l'ombre: chuchoté par le sens commun pour nous détourner de notre voie ou la rendre plus difficultueuse. L'intuition analyse mieux et plus vite une situation que la raison, - laquelle, à la traîne, reste en-deçà de la bonne décision: celle qui vole comme la flèche vibre dans l'air avant de bourdonner au cœur de la cible.
Les feux d'artifices sont une métaphore (et une redondance) de la puissance explosive des cieux nocturnes. Chaque étoile darde, explosante, au cœur de nos prunelles, ses amies.
Reposons-nous auprès des vagues (dont le mouvement ternaire dit le présent, porte vers l'avenir dans le ressac du passé) de l'humanité triste et absurde parfois qui déserte la présence en monde, en reniant le passé et en saccageant l'avenir.
Je n'aime pas la nature en tant que nature; je ne l'oppose pas à l'artifice ou à la civilisation. Ce que j'aime, ce sont les pierres, le sable, la mer, les forêts, les montagnes, les lacs, les champs, les pommiers, les hirondelles, les chats, le vent, l'alternance du jour et de la nuit, - le cosmos, auquel toute civilisation bien née s'accorde au demeurant.
Les artifices les plus subtils des verriers, du travail des émaux, de la porcelaine etc... sont des prolongements de la nature. Ceux qui opposent la nature et la civilisation n'entendent rien ni à l'une ni à l'autre.
Faire monter l'intensité de la nature à travers la civilisation, comme une lumière à travers un prisme, un resplendissant jardin. Fleurs de feu qui éclairent, nées du feu qui brûle. En nous, semblablement, changer l'Eris malfaisante en Eris bienfaisante. Transfiguration, Alchimie, Salut.
Simplifier nos âmes afin de mieux percevoir la complexité du monde. S'appauvrir pour comprendre, prendre en soi, toute richesse. La propriété nous sépare et limite notre royaume. Défendre sa propriété, ou vouloir l'accroître, est une forme disgracieuse de la pauvreté (avide), autrement dit, de la pauvreté spirituelle.
Il ne devrait être nul besoin de partager avec la gauche politicienne son fatras de mensonges sentimentaux et de mauvaise foi pour constater simplement que la richesse matérielle des uns est le fruit de l'appauvrissement des autres, et que si le "libéralisme" tenait ses promesses concernant le bien commun, "l'élévation du niveau de vie", il se ruinerait aussitôt. Le mensonge du "libéral" est tout simple, il veut faire croire que les riches seront utiles aux pauvres de quelque façon alors que ce sont les pauvres, ne cessant de payer (loyers, crédits etc...) qui sont absolument nécessaires aux riches, dont la richesse est elle-même une démultiplication de la pauvreté spirituelle. Ne point s'étonner alors que l'appauvrissement, partie constituante du système, soit planifié.
Toutes les activités modernes ayant leur vanité inscrite sur le front, vaines, veules, grotesques, absurdes, tous les efforts se résolvant dans la seule nécessité de gagner de l'argent, le moment est revenu de faire l'apologie de la paresse, de l'inaction. C'est à partir d'elles que s'inventeront de nouvelles actions, libres, souveraines, - comme à partir du silence, la musique, pour nous sortir de la cacophonie.
Enseigner aux hommes à se livrer à des activités déshéritées de toute réalité poétique et aux seules fins lucratives, contraindre leur pensée à des opérations intellectuellement stériles, c'est les prédisposer à perdre toute morale et à vivre en bêtes traquées pour lesquelles la fin justifie les moyens. Cette contrainte, hélas, est souvent consentie, sinon voulue. La vilénie la plus généralement partagée possède pour les hommes grégaires un fort attrait.
Sortir du brouhaha pour savoir une seconde ce que nous désirons vraiment: cette jeune fille, ce ciel d'été, ce scintillement de la lumière sur l'eau, les rues et les terrasses de cette ville aimée, ces heures de lecture à l'ombre bleue des feuillages, ces combats fraternels quand bien même l'issue semble désespérée. " Les armes au matin sont belles et la mer..."
Monde moderne: processus de corruption par l'avidité, par la sentimentalité, par l'ennui, par l'excès, par la peur et par le mépris. Le temps peut être l'allié de la corruption ou son adversaire. Tout se joue dans l'œuvre de la mémoire, dépréciatrice ou célébratrice. Les vertus des hommes et des civilisations se corrompent ou se purifient selon cette loi.
Plutôt que "d'évoluer" vers on ne sait quoi (et qui a de grandes chances d'être pire que ce que nous sommes) apprenons les secrets immanents et transcendants du tissage, serrons la maille du temps avec le fil de trame de l'éternité. Les Modernes, qui sont absurdement rigoristes dans les domaines futiles, rigoristes de l'interdit, rigoristes de la consommation, et d'une âpreté farouche, sont incroyablement relâchés pour tout ce qui importe au destin, à l'âme. Les tissus se défont, tout se défile.
L'écriture tente de renouer les fils. Allons voir aussi du côté de la symbolique des tapisseries médiévales, solfège des couleurs et des lignes, entrelacs du visible et de l'invisible.
Ceux qui ne peuvent entrer en relation qu'avec des êtres humains qui leur ont été présentés par des tiers resteront toujours en-deçà de la vérité et de la beauté fulgurante de la rencontre.
A noter nos pensées, nous accomplissons une œuvre plus profondément autobiographique qu'à raconter les circonstances de notre vie, et moins mensongère qu'en nous livrant à des digressions introspectives. De même la fleur témoigne davantage de sa singularité que la tige ou la racine.
Rien n'est aussi démoralisant qu'un catalogue ou qu'un magasin d'ameublement moderne. S'imaginer là donne envie de sauter par la fenêtre. N'importe quel bric-à-brac dépareillé est préférable à ces esthétiques lisses et mortifères, conçues de la sorte que la réalité ressemble à une photographie.
Tous les actes que nous accomplissons, lorsqu'ils ne sont pas guidés par la peur, sont une victoire sur le sentiment de la vanité de toute action, c'est-à-dire un amusement. Nous agissons parce que la contemplation n'est pas toujours possible.
Les grands malheurs sont des rideaux de ténèbres sur lesquels dansent, en silhouettes de flammes, des joies inaltérées. Les êtres et les choses, si nous savons qu'ils peuvent nous être ôté, resplendissent du mystère de la fugacité, - qui est une voie vers la connaissance de l'éternité, de même que le sentiment tragique de la vie purifie nos bonheurs.
"Trouver un sens à sa vie". L'expression insatisfait. Il faut du sens, mais point trop, le chercher peut-être, mais ne le trouver qu'à demi, un peu vague. Le sens est dans sa recherche, évitons les recettes, improvisons dans un ordre plus vaste que nous.
Nous voyons dans ce qui nous requiert chaque jour, au-delà de certaines tâches, le miroitement d'un sens que nous ne pouvons donner entièrement, que nous recevons. Les adeptes de l'absurde comme ceux de la certitude restreignent et fatiguent.
Nous devinons le sens d'un acte lorsque nous nous apercevons qu'il pourrait être parfaitement inutile ou indiscernable.
Ceux qui nous reprochent de vivre "hors du monde" voudraient que nous vivions dans le leur, pour les servir. S'éloigner du monde social, ce n'est pas sortir du monde mais aller au cœur du monde.
L'idéologue est celui qui tient l'absence d'opinion pour immorale.
Le propre de ce qui est et de ce qui fut est de pouvoir recommencer. Ce qui naît de l'être, son éclosion, demeure en toute chose sa toute-possibilité. Ce qui fut recommencera, idée effrayante pour les Modernes qui se veulent modernes. Ce qui recommence, ce n'est pas la défaillance, le nihilisme, le mal mais l'essence de ce qui fut.
Le combat est de chaque seconde pour un temps qui ne soit pas détruit mais fécondé. Qui dans ce combat nous affaiblit, qui nous affermit. On aide souvent magnifiquement autrui en lui fichant la paix.
La valeur d'une civilisation se mesure aux espaces de paix, de contemplation et de beauté qu'elle préserve et à la générosité de son aristocratie. L'aristocrate cupide mérite d'avoir la tête coupée: il est déjà le bourgeois qui lui succèdera.
Pour combattre l'usure du temps, entrer à l'intérieur du temps, et donc de l'être, subvertir la linéarité, aller dans l'envers ésotérique des heures et des jours.
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